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| Les Chroniques |
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MARGUERITE MALAURE : PRÉTENDU HERMAPHRODITE
Cette
année-là : 1686
Règne de Louis XIV (1643-1715)
28 mars : A Paris, inauguration solennelle de la place des Victoires,
édifiée par Hardouin-Mansart, par Monseigneur
le Grand Dauphin et en présence du roi. La statue de
Louis XIV et les colonnes sont en place, mais les maisons inachevées
sont marquées par des décors.
2 août : Inauguration de la maison royale de Saint-Louis
à Saint-Cyr, près de Versailles, fondée
par lettres patentes en juin. Créée et dirigée
par madame de Maintenon, avec le plein assentiment de Louis
XIV, la maison de Saint-Cyr est destinée à l'éducation
de 200 jeunes filles nobles et pauvres.
28 octobre : Dans le but de protéger les manufactures
françaises de toiles, interdiction de fabrication, commerce,
port et usage des " indiennes ", c'est-à-dire
des " toiles de coton peintes aux Indes ou contrefaites
dans le royaume ".
18 novembre : Louis XIV est opéré, avec succès,
par son premier chirurgien Félix, en présence
de Mme de Maintenon et de Louvois, d'une fistule anale.
11 décembre : Mort du prince de Condé, premier
prince du sang, dit le Grand Condé.
(Journal de la France et des Français, Gallimard, 2000,
pp. 862-863.)
Les
aventures de Marguerite Malaure furent mémorables à
l'époque. Elle naquit en 1665 à Pourdiac, village
du diocèse de Toulouse. A peine vit-elle le jour qu'elle
perdit ses père et mère. Le curé de cette
paroisse en prit soin et la fit élever. Quand elle fut
en âge de se procurer sa subsistance par elle-même,
elle alla à Toulouse où elle se mit au service
d'une femme de la ville. En 1686, à l'âge de 21
ans, elle tomba malade et fut portée à l'Hôtel-Dieu. |
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Le médecin la trouva fort différente
des autres filles...
En
la visitant, le médecin fut étonné de la trouver
fort différente des autres filles. Il n'avait jamais rien vu
de pareil. Il jugea que c'était un hermaphrodite qui, selon
les apparences, appartenait beaucoup plus au sexe masculin qu'au sexe
féminin. Il ne tarda pas à ébruiter l'affaire.
Alertés, les capitouls et les vicaires généraux
du diocèse décidèrent de la faire examiner de
nouveau par plusieurs docteurs. Pas de doute possible, cette "
femme " était bel et bien hermaphrodite. Les magistrats
appliquèrent la loi romaine qui voulait qu'un hermaphrodite
soit placé dans le sexe qui paraît être le dominant.
Ils obligèrent alors Marguerite à prendre l'habit d'homme.
Ne pouvant se résigner à prendre un habit qui la répugnait
et qu'elle ne reconnaissait pas, elle décida de quitter Toulouse
et gagna Bordeaux où elle reprit promptement les vêtements
de fille. Elle entra au service d'une femme de la ville. Mais l'affaire
avait fait grand bruit et un particulier la reconnut pour celle que
les vicaires généraux de Toulouse avaient fait habiller
en homme. Il la fit chasser de sa condition et l'obligea de retourner
à Toulouse. Elle fut alors mise en prison et reconduite devant
ses juges. Le 21 juin 1691, la sentence tomba, sans appel. L'accusée
fut débaptisée. Elle se nommerait dorénavant
Arnaud Maraule et serait habillée en homme avec défense
de prendre l'habit de femme, sous peine de recevoir le fouet.
Cette ordonnance la mit dans un cruel embarras. Ne sachant exercer
aucun métier, elle ne pouvait gagner sa vie qu'en se mettant
en condition. Mais, " l'espèce d'horreur que l'on avait
pour la qualité d'hermaphrodite lui fermait toutes les portes
".
Elle s'éloigna de la ville pensant qu'elle pourrait se procurer
sa subsistance. Mais son aventure avait fait tant de bruit que la
renommée avec son signalement la précédait partout
où elle arrivait.
" Elle était jolie. Sa physionomie avait cet air de douceur
qui est dans une femme un des appâts les plus séduisants.
Le son de sa voix répondait à la douceur de ses traits.
Elle avait la taille d'une jeune fille fort bien faite et la nature
l'avait abondamment pourvue de ce qui caractérise le sein d'une
femme. Enfin, elle était régulièrement sujette
à cette infirmité périodique qui est propre au
sexe. Ses attraits excitaient la curiosité publique partout
où elle arrivait, mais personne ne la voulait recevoir. L'idée
dont on était imbu que c'était un monstre formait, dans
l'imagination, un contraste singulier avec le plaisir que l'on ne
pouvait s'empêcher de ressentir à la vue d'une fille
jolie et bien faite1 ".
Lasse de vivre de la charité publique et désireuse de
connaître la vérité sur son état, Marguerite-Arnaud
se rendit à la capitale. Elle voulait montrer à tous
ces médecins, juges et ecclésiastiques qu'ils l'avaient
condamnée injustement. En octobre 1692, elle s'adressa au sieur
Helvétius, docteur en médecine. Du premier coup d'il,
il découvrit la vérité. Il diagnostiqua un lapsus
utéri (une descente de matrice).
" Il mit cette infortunée entre les mains du sieur Saviard,
chirurgien de l'Hôtel-Dieu, qui remit si bien les choses dans
leur place naturelle qu'il ne resta aucune équivoque sur le
sexe de cette fille : elle se trouva après cette opération
de la confirmation la plus régulière ".
Mais tout cela ne se fit pas sans peine. Saviard la contraignit à
une inspection publique. Elle fut exhibée de manière
sordide et examinée sur chaque partie du corps. Elle se prêta
de mauvaise grâce à cette humiliante inquisition.
Elle était enfin " guérie " mais son embarras
persistait. Elle désirait reprendre le nom qu'elle avait reçu
au baptême que les magistrats de Toulouse lui avaient ôté.
Elle voulait reprendre le vêtement dont ils l'avaient dépouillée.
Elle voulait enfin reprendre dans la société la place
que la nature lui avait assignée et dont on l'avait chassée.
Pour obéir aux lois, il aurait fallu interjeter appel de la
sentence des capitouls de Toulouse. Mais sa pauvreté ne lui
permettait pas d'entreprendre de nouveau ce long voyage. D'ailleurs,
si elle était allée à Toulouse, il aurait fallu
qu'elle y paraisse en habit d'homme et les lois de la bienséance
et de la police s'y opposaient. Et si elle se montrait en femme, l'ordonnance
des capitouls pouvait s'exécuter : elle aurait été
fouettée et elle aurait encore dû subir une visite afin
de constater son état de fille. " Et est-il bien sûr
que les médecins et les chirurgiens, convaincus par le changement
qu'ils auraient trouvé, de leur ignorance, eussent voulu y
souscrire par une rétractation qui leur aurait fait perdre
la confiance du public et plutôt que de s'avouer ignorants,
n'auraient-ils pas sacrifié cette innocente victime à
leur réputation ?2 "
Marguerite prit donc le parti de s'adresser directement au roi. Elle
lui demanda de l'affranchir de toutes ces procédures superflues
et de lui accorder un arrêt qui assura son état civil.
Le roi nomma deux commissaires pour juger souverainement la question.
Ces commissaires, sur le rapport de deux médecins et de deux
chirurgiens rendirent Marguerite Malaure à son nom, à
son prénom, à son sexe, à ses habits et à
sa vie de femme.

Qui était véritablement Marguerite
Malaure ?
Bon
nombre d'auteurs se sont penchés sur le cas Malaure. Pour Richer,
avocat, c'était une fille vertueuse et pudique. " Il n'aurait
tenu qu'à Marguerite Malaure de réparer son indigence
si elle eut voulu s'abandonner aux regards des curieux. Mais jamais
elle ne put se résoudre à sacrifier les lois de la pudeur
aux besoins les plus pressants (...) On lui faisait la charité,
c'était le seul moyen que ses malheurs lui laissaient pour
subsister. Elle aurait fait une bien plus ample récolte si
elle ne s'était pas toujours tenue aux lois de la pudeur. La
curiosité aurait été pour elle une source abondante
de recette3 ". Opinion partagée
par Lauthier, défenseur de Marguerite auprès du roi.
Elle se comportait " avec sagesse comme il paraît par différents
certificats de magistrats des lieux ".
Tous ne souscrivent pas à cette version. Le chirurgien Saviard
en fait une description bien différente : " vêtue
en garçon, l'épée au côté, elle
avait néanmoins "ses cheveux pendants comme ceux des filles
noués par derrière avec un ruban à la façon
des Espagnols et des Napolitains. Elle se produisait dans des assemblées
publiques et se laissait examiner pour une légère aumône
à ceux qui en avaient la curiosité" (...) Récupérant
presque mot pour mot cette version, Jaucourt brosse le portrait d'une
libertine convaincue par sa dualité. S'attribuant l'usage des
deux sexes. Malaure s'exhibait "dans les assemblées publiques
et particulières de médecins et de chirurgiens".
Tantôt en habit de garçon, tantôt en habit de fille,
elle "se faisait examiner pour une légère gratification,
à ceux qui en avaient la curiosité"4 ".
Notes
:
1 Causes célèbres et intéressantes avec les jugements
qui les ont décidés ; rédigés de nouveau
par M. Richer, Amsterdam, M. Rhey, 1772-1788, tome IV
2 Idem
3 Idem
4 Les hermaphrodites aux XVIIe et XVIIIe siècles, Patrick Graille,
Les Belles Lettres, 2001, Paris, pp. 124-128.
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