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| Les Chroniques |
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LES CONFESSIONS D'UN MEURTRIER
Pierlot était assis sur la paille de son cachot humide, la
tête entre les mains. Il avait perdu toute l'audace et l'insolence
dont il avait fait preuve durant tout son procès. Sa dernière
heure était proche, il ne le savait que trop. En ce jour maussade
de janvier 1786, le bourreau l'attendait sur la place comble du marché.
Le peuple s'était déplacé en masse pour assister
au supplice, l'un des plus rigoureux que la justice humaine eut inventé.
Pierlot allait être tenaillé huit fois avec un fer chaud
et rompu vif. Le fait d'être ecclésiastique n'avait guère
infléchi la décision des juges, au contraire. Qu'un
prêtre ait commis un crime d'une telle cruauté méritait
une peine exemplaire. De plus, il avait agi avec la plus grande préméditation,
répétant mentalement des dizaines de fois le scénario
de son horrible forfait.
Pierlot était résigné. Résigné
à mourir, résigné à souffrir et résigné
également à soulager sa conscience. Il désirait
parler s'expliquer, se libérer du poids qui oppressait son
âme...
Pierlot habitait à Verviens, petite ville à six lieues
de Liège. Son sinistre projet avait pris corps un jour de décembre
1785... Ecoutons les confessions du meurtrier :

" C'est
le jeu qui, par degré, m'a conduit au crime et de là,
au supplice affreux qui m'attend... "" Depuis
longtemps, j'ai contracté et conservé la malheureuse
passion du jeu de la loterie : j'y avais perdu des sommes considérables.
Et ces pertes, par l'espoir funeste et chimérique de les réparer
par quelque chance heureuse, m'avaient enfoncé de plus en plus
dans le précipice.
" Je croyais à chaque tirage apprendre que, parmi les
numéros que j'avais choisi, il en était sorti quelques-uns
qui, par leur combinaison, me donneraient une somme suffisante tout
à la fois pour me mettre en état d'acquitter mes dettes
et me procurer une aisance capable de me mettre au-dessus du désir
du gain. Car c'est cette fatale illusion qui, loin d'éteindre
la fureur du jeu ne fait que l'alimenter. C'est elle qui, par degré,
m'a conduit au crime et de là, au supplice affreux qui m'attend
et qui y en conduira bien d'autres après moi.
" J'ai commencé par confier au hasard des sommes dont
la modicité n'était pas capable d'altérer ma
fortune. De temps en temps, il m'échoit quelques petits lots
qui n'étaient pas équivalent aux pertes que j'avais
faites en détail. Mais il me donnait lieu de penser que, si
j'avais mis une plus grosse chance sur les numéros qui étaient
sortis en ma faveur, j'aurais fait un gain relatif à ma mise.
Je m'accoutumai insensiblement à multiplier mes mises à
la hausse. Enfin, je m'abandonnai à tous ces calculs chimériques
qui promettent des lots suffisants pour réparer toutes les
pertes passées et même de fournir une fortune suffisante
pour un sage qui sait borner ses désirs.
" De petits hasards, dont le produit était bien éloigné
d'approcher de mes pertes, alimentaient mes funestes espérances.
Et d'espérance en espérance, je parvins à ma
ruine totale, sans cependant être corrigé des illusions
qui m'y avaient conduit.
" Je devais, le 12 décembre 1785, rembourser à
une demoiselle Franquinet une somme de 1 200 livres qu'elle m'avait
prêtée pour en faire un emploi honnête et profitable
que j'avais supposé et sur lequel, elle avait eu la confiance
de me croire. Il m'était impossible de satisfaire à
cet engagement. Je craignais l'éclat des poursuites qu'elle
n'aurait pas manqué de faire contre moi. J'ose dire que ma
réputation était intacte et que je l'avais méritée
par une vie régulière qui ne me donnait lieu, à
moi-même, de me faire aucun reproche, jusqu'au moment où
je me laissai entraîner par la passion de la loterie. Cette
réputation m'était précieuse et pour la conserver,
il me fallait prévenir l'atteinte qu'elle allait recevoir par
une poursuite juridique qui m'allait faire passer pour un dissipateur.
Peu de personnes étaient instruites de mon goût pour
la loterie et je n'avais garde de faire connaître à ceux
auxquels je n'avais pu le cacher jusqu'à quel point il m'avait
emporté.
" Je roulais dans ma tête les moyens par lesquels je pourrais
me tirer d'embarras. La réputation dont je jouissais dans la
ville était mon idole et il n'y avait rien que je fusse prêt
à lui sacrifier, excepté peut-être la fureur de
jouer à la loterie. Pour satisfaire ces deux passions, qui
seules occupaient toute mon âme, mon imagination que je tournais
dans tous les sens, ne m'offrait qu'une seule manière de les
concilier et de me mettre en état de les satisfaire toutes
les deux à la fois. Elle était horrible. Dans tout autre
temps, l'idée seule aurait révolté toutes les
facultés de mon âme : mais je ne voyais d'horrible que
la perte de ma réputation et la privation de la faculté
de m'intéresser à la loterie.
" J'avais pour ami intime, je peux dire même pour protecteur,
le conseiller Delmotte. Il avait en moi toute la confiance que j'ose
dire avoir mérité jusqu'à l'espace de mon crime.
J'avais chez lui un accès aussi facile, aussi libre, aussi
familier que je l'avais chez moi. Sa maison était presque la
mienne. Je n'ignorais pas qu'il jouissait d'un revenu fort honnête
et que, vivant d'économie, il ne consommait pas ce revenu,
qu'il cumulait ses épargnes et qu'elles devaient avoir produit
un trésor considérable. Ce trésor pouvait me
procurer la ressource à laquelle j'aspirais pour satisfaire
les deux passions qui me dévoraient à la fois : mais
il fallait s'en rendre maître sans obstacle.
" M'étant fixé sur cette idée, connaissant
parfaitement l'intérieur et les usages domestiques de la maison
du sieur Delmotte, je compris, après les avoir bien combinés,
que je ne pouvais réussir dans mon dessein sans assassiner
le maître et mon aveuglement était tel que j'en conçus
le dessein sans horreur.

" Mais il restait une difficulté : c'était de commettre
ce crime sans témoin et sans obstacle. En un mot, de cacher
à jamais la main qui devait accomplir l'exécution abominable
que j'avais résolue
" Plusieurs obstacles s'opposaient et à l'exécution
du crime et au secret dont tout me faisait une nécessité.
Le conseiller Delmotte avait à son service deux filles qui
étaient surs. L'état d'infirmité auquel
il était réduit ne leur permettait pas de le quitter
et à peine de le perdre de vue. Je les dévouai pour
être les premières victimes du projet affreux que je
méditais.
" Au-dessus de la chambre qu'occupait le conseiller, logeait
l'abbé Songné. Je pensais que trois assassinats successifs
dans la maison où il logeait ne pouvaient se commettre à
son insu, d'autant plus qu'il était intimement lié avec
le conseiller et avait, comme moi, un accès libre dans toute
la maison. D'ailleurs, quand le hasard et mes précautions m'auraient
garanti de sa vue et eut empêché les plaintes des mourants
de parvenir jusqu'à lui, je n'aurais pu lui dérober
le bruit des ouvertures et peut-être les effractions que je
prévoyais bien qu'il me fallait faire pour parvenir au trésor
que je convoitais. Je pris donc le parti de l'envelopper dans les
prescriptions que j'avais prononcées contre les autres habitants
de la maison. Voici comment je procédai à l'exécution
du projet horrible qui va me conduire au supplice que j'ai trop mérité
et qui ne peut-être trop rigoureux.
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"
Je lui donnai trois ou quatre coups de massue dans la tête
et je le laissai pour mort sur son lit... "
" Pour me débarrasser d'abord des deux servantes,
je les appelai, les fis descendre et leur dit que leur mère
était à la mort et souhaitait les voir encore
une fois. Elles remontèrent dans la chambre du conseiller
pour lui demander la permission de sortir. Je dis à la
première qui se présenta que je la conduirai d'abord
et que je viendrai chercher l'autre parce qu'il ne convenait
pas de laisser la maison seule.
" Nous sortîmes avant le jour et j'eus beaucoup de
peine à l'assassiner : elle se défendit si bien
que je ne doute pas que si elle avait eu un couteau, elle ne
m'en eût percé. Enfin, après bien des efforts,
je vins à bout de lui arracher la vie et l'on doit avoir
trouvé ses mains très meurtries.
" J'allai chercher l'autre que j'assommai en deux coups
sans qu'elle ait fait d'autre mouvement que d'étendre
un peu la jambe droit. Après cette exécution,
je me saisis de la clef de la maison qui était dans la
poche de la seconde et montai directement à la chambre
du conseiller que je trouvai sur son séant dans son lit.
En me voyant entrer, il me demanda comment allait la mère
de ses servantes et si elles étaient déjà
revenues.
" Le sang que je venais de répandre n'avait pas
encore éteint en moi tout sentiment d'humanité.
En voyant tant de confiance et tant de bonne foi, je fus saisi
d'un mouvement de remords. Mais je vis d'un coup d'il
qu'il ne m'était pas possible de reculer sans m'exposer
à faire découvrir l'auteur du crime que je venais
de commettre. Je surmontai le mouvement de repentir que j'éprouvais
et, pour toute réponse, je lui donnai trois ou quatre
coups de massue dans la tête et je le laissai pour mort
sur son lit.
" Je remontai de suite à la chambre de l'abbé
Songné. Pour mon malheur et contre mon attente, elle
se trouva fermée : c'est cette circonstance qui m'a perdu
et m'a livré entre les mains de la justice. Je l'appelai,
il vint ouvrir. Je lui dis de descendre promptement chez le
conseiller qui faisait, lui dis-je, un vacarme épouvantable
parce que des deux servantes étaient près de leur
mère mourante.
" Quand il fut dans l'attitude qu'exigeait l'action de
se vêtir de sa culotte, je lui donnai un coup de massue
qui lui renversa la tête sur son lit. Ce coup fut suivi
de deux autres dont la violence fut amortie par les rideaux
de son lit qui se trouvèrent entre sa tête et ma
massue. Etant un peu flottants, ils amortirent la force des
coups de manière qu'ils ne faisaient point d'impression.
Il revint de son étourdissement, reprit tout à
coup ses esprits, il se releva, me saisit, me terrassa et me
tira hors de sa chambre.
" Voyant mon coup manqué, sans ressource, il ne
me restait d'autre partie à prendre que la fuite. Je
pris la route de Spa, j'y déjeunai au Grand Cerf où
je demandai un guide pour me conduire à travers le bois
de la Sauvenière pour aller au Cheneux chez ma tante
à laquelle je fis la confession de mes crimes. J'y restai
caché pendant huit jours, ayant cependant l'indiscrétion
d'y prendre régulièrement mes repas avec la famille.
Le soir, je me retirai dans un petit réduit nouvellement
construit auprès de la maison qui n'est pas encore couvert.
On m'y avait fait un lit caché derrière la provision
de tourbe.
" Cependant la justice me faisait chercher et, de mon repaire,
j'ai entendu deux fois la patrouille qui cherchait ma trace,
faire des perquisitions dans la maison de ma tante. Je compris
que j'étais en danger et que, tôt ou tard, je serais
découvert. Je crus, en conséquence, qu'il était
essentiel pour ma sûreté que j'allasse plus loin
et que je sortisse des terres de la domination de Liège.
Je fis part à ma tante de mes inquiétudes et lui
témoignai que je croyais qu'il était nécessaire
que je m'éloignasse si la chose était possible.
" Loin de contredire mon dessein, elle l'approuva. Elle
était sans doute fort aise de se débarrasser de
moi et me dit que, dès la nuit même, un des mes
cousins m'accompagnerait et que nous tâcherions de parvenir
ensemble au-delà des confins du territoire soumis aux
lois de l'évêque de Liège.
" Nous partîmes effectivement la nuit et arrivâmes
vers le commencement du jour à Outrée, grosse
métairie isolée où était encore
un de mes cousins qui y demeurait en qualité de valet.
Je demandai asile au fermier après lui avoir fait l'aveu
sincère de mes crimes. Le ton pathétique et repentant
dont j'accompagnai mon récit le touchèrent. Il
ne vit dans mon action qu'une effervescence momentanée
d'une passion éteinte par le danger et le remords et
remplacée par une frayeur salutaire qui avait remis mon
caractère dans son état naturel. J'y restai huit
jours.
" Au bout de huit jours, le temps de l'engagement de mon
cousin allait expirer et il allait être obligé
de quitter la maison. Je n'y pouvais pas rester lorsqu'il n'y
serait plus. Quand même on aurait consenti à m'y
souffrir, je ne pouvais plus y être en sûreté.
Mon histoire était universellement répandue. Mon
signalement était donné partout et les agents
de la justice rôdaient dans tous les chemins, tant grands
que de traverse. Mes hôtes étaient instruits de
ces circonstances et ne manquaient pas de mes les peindre avec
les couleurs les plus capables de me causer les plus vives alarmes.
" Mon cousin m'offrit de m'accompagner jusqu'au Trois-Vierges.
Il y a un couvent de récollets où je pourrais
espérer de trouver un asile. Je consentis volontiers
à prendre ce parti. Je fis part à mon hôte
de ma résolution. Il approuve fort le parti que j'allais
prendre, bien satisfait sans doute, d'être débarrassé
de moi. Je partis donc avec mon cousin pour me rendre aux Trois-Vierges.
Je fus reçu par les récollets. J'ignore quel a
été mon dénonciateur mais c'est dans leur
couvent que j'ai été arrêté. " |
Avant
de l'exécuter, on procéda à sa dégradation2.
Voici le cérémonial qui fut observé.
A 7h 30 du matin, il fut amené sur un tombereau au
lieu du supplice. Il était habillé de noir et
avait un rabat. Arrivé sur la place publique, on le
fit descendre et on le plaça au bas des degrés
de l'église de Saint-Lambert où étaient
préparés, sur une espèce d'autel, un
calice et tous les vêtements d'un prêtre qui va
célébrer le saint sacrifice.
Le coupable avait fait le trajet de la prison à la
place avec une contenance assurée et qui avait même
une nuance d'insolence. En descendant de son tombereau et
approchant de l'autel, il ne se déconcerta point. Il
revêtit lui-même successivement et avec le même
sang-froid, l'aube, l'amict, la manipule, l'étole et
la chasuble et demanda tranquillement à s'asseoir en
attendant l'arrivée des prélats qui devaient
venir le retrancher du corps sacerdotal.
Le criminel se mit à genoux. Le suffragant de monseigneur
l'évêque de Liège lui adressa alors un
discours dans lequel, après lui avoir représenté
l'énormité des crimes dont il s'était
rendu coupable et par lesquels il avait profané son
ministère, il lui annonça qu'il allait en être
dégradé et livré à la vengeance
des lois humaines. On lui gratta les doigts et la tonsure.
On le dépouilla des habits sacerdotaux. Et enfin, le
suffragant, s'adressant aux échevins député,
leur dit qu'il remettait le prisonnier entre leurs mains,
mais qu'il leur recommandait d'user d'indulgence et d'épargner
l'effusion de sang autant qu'il serait possible.
Les sergents s'emparèrent alors de Pierlot qui devint
dès ce moment leur prisonnier. On le revêtit
d'un habit séculier et on le conduisit dans la prison
civile. C'est alors que l'audace qu'il avait montrée
jusqu'alors parut terrassée et qu'il fit la déclaration
que l'on vient de lire.
Il
subit son supplice avec résignation. Au bout d'une
heure de souffrance inouïe, le premier évêque
de Liège y mit fin en ordonnant qu'on l'étranglât.
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1 Causes célèbres
et intéressantes avec les jugements qui les ont décidés
; rédigés de nouveau par M. Richer, Amsterdam ; M. Rhey,
1772-1788, tome XX.
2 En 1785, la dégradation des ordres sacrés se pratique
encore à Liège. Elle n'est plus d'usage en France, quoique
présente par une de nos ordonnances et par le droit romain.
Dès le début du XVIIe siècle, l'usage de cette
cérémonie commençait à disparaître
et elle est totalement tombée en désuétude à
la fin du XVIIIe siècle.
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