« (...) Toute femme qui se trouvera dûment convaincue davoir
celé, couvert ou occulté tant sa grossesse que son enfantement
sans avoir déclaré lun ou lautre et avoir pris de
lun ou lautre témoignage suffisant même de la vie ou
mort de son enfant lors de lissue de son ventre et quaprès
se trouve lenfant avoir été privé tant du saint sacrement
du baptême que sépulture publique et accoutumée, soit telle
femme tenue et réputée davoir homicidé son enfant
et pour réparation punie de mort et dernier supplice (...) »1
Attestée
dès le XIIIe siècle, la déclaration de grossesse nest
réglementée quen 1556 par lédit dHenri
II. Par crainte des infanticides, les mères portant des fruits illégitimes
sont tenues de faire la déclaration de leur grossesse devant la justice.
Cette déclaration fut périodiquement renouvelée jusqu'à
la Révolution. Louis XIV, par lédit de 1708, prévoit
que tous les trois mois il sera lu aux prônes des messes paroissiales
par les curés.
Quantifier
la proportion des filles-mères ou veuves qui déclarent effectivement
leur grossesse est impossible. Différentes études montrent quenviron
une femme non mariée sur quatre déclare le fait quelle va
accoucher. Lignorance de la loi et la volonté de garder le secret
et de sauver la face peuvent expliquer cette faible proportion.
Cette
source offre un grand intérêt sociologique. On y apprend lidentité
des futures mères, des pères présumés et leur origine.
Les professions y sont également mentionnées ainsi que leur âge,
leur résidence au moment des faits, les circonstances de la conception
et même parfois la date probable de celle-ci.
La
fille ou veuve peut déclarer spontanément sa grossesse pour éviter
les rigueurs de la loi ou pour se pourvoir contre le séducteur. Elles
font alors leur déclaration devant le représentant de la justice
locale. Ces documents sont bien souvent consécutifs à des événements
tels que la fuite ou labandon du séducteur, une rupture ou encore
les fiançailles ou mariage de celui-ci avec une autre. Tant que les relations
entre amants sont bonnes, que la fille espère obtenir ce qui lui a été
promis, généralement le mariage ou lentretien, elle ne fait
aucune démarche.
Les victimes les plus répandues
« ... Il profita de lautorité quil
avait sur elle et de la faiblesse de son âge... »
Les
filles les plus exposées sont les servantes et domestiques. Elles succombent
aux assiduités de leur maître.
« ... Le 29 novembre 1717, Marie Léon, fille de René Léon
et de Marie Morin, avec eux demeurante en cette ville de Château-Gontier,
paroisse de Saint Jean-Baptiste, âgée de 23 ans, nous a déclaré
quaprès de longues sollicitations et empressements suivis de plusieurs
violences et attouchements de monsieur Jean Léonard Bouchard, sieur de
la Rainière, lors demeurante en sa maison en qualité de servante
domestique, il laurait engagée de lui apporter à boire au
matin en son lit dans son salon du château de Gizuis où il est
de nouveau, ce quayant fait dans le temps que le valet et lautre
servante étaient absents, il profita de lautorité quil
avait sur elle et de la faiblesse de son âge, il laurait jetée
sur son lit et après plusieurs protestations et menaces, il laurait
connue charnellement, ce quil fit à la fin du mois davril
dernier et a continué depuis jusquau lendemain de la Fête-Dieu
dernière dont elle est devenue grosse de ses uvres...2 »

Sil
ne sagit pas du maître, ce peut être lun de ses proches.
« (...) Sest présenté devant nous Anne Lorho, âgée
de 29 ans, fille de défunt François Lorho et de défunte
Jeanne Goulias, originaire du village de Limellec en Brech et domiciliée
de Carnac depuis plusieurs années, laquelle pour se conformer aux édits
et déclarations du roi, nous a déclaré quelle a servi
lespace dun an chez un particulier du village de Kerdual audit Carnac,
quelle sortit de son service pour entrer le premier du mois de mai dernier
chez François Tanguy du bourg de Carnac, que le nommé Marquet,
employé aux tabacs, avait une chambre à ferme dans la même
maison de Tanguy qui était contiguë à celle où elle
se retirait le soir, quelle ne fut pas longtemps au service dudit Tanguy,
quelle fit la connaissance dudit Marquet, que pendant lespace de
près de deux mois, passant et repassant devant lappartement de
ce dernier, il lui donnait quelques douceurs et lembrassa plusieurs fois
au visage, quenfin, un jour dans le mois de mai, étant dans sa
chambre à faire son lit, ledit Marquet y entra, la prit à brassée
et la renversa sur un banc et jouit delle, que depuis ce temps-là,
il lui est arrivé différentes fois daller coucher avec elle
et ce sous promesse den avoir soin et de ne la laisser manquer de rien,
quelle est enceinte de son fait de près de six mois (...)3 »
Certaines
filles se laissent aller contre des espèces sonnantes et trébuchantes,
telle julienne Le Brun « (...) fille bâtarde de défunt Claude
Le Brun davec Julienne Poiron de la paroisse de Belligné et être
âgée denviron vingt ans, laquelle nous a déclaré
être grosse denfant bougeant du fait de sieur Arnaud de la Monnerais,
fils du sieur Jean Arnaud de Belligné, lequel est parvenu à la
séduire en lui donnant de largent (...)4 »
«
Si elle ne souffrait pas quil jouit delle, il allait la tuer des
coups de son fusil... »

Dautres sont obligées de déclarer une grossesse consécutive
à un viol. Jacquine Delanre, 29 ans, veuve de Marin Loyau est une de
ces malheureuses. « (...) Elle nous a déclaré que Pierre
Mauxion, closier, demeurant au village de la Chopière, paroisse de la
Férière, se serait jetée à elle, passant par le
bois du Boullay, le 16 daoût dernier, et lagressa, sen
retournant de cette ville où elle avait apporté des vivres audit
Morillon, étant dans les prisons de cette ville, ledit Mauxion, comme
un furieux, ayant son fusil à la main, laurait jeté par
terre et la tenant dune main et son fusil de lautre, lui aurait
dit que si elle ne souffrait quil jouit delle, quil allait
la tuer des coups de son fusil. La déclarante, après avoir fait
tous les efforts possibles pour se retirer dentre les mains dudit Mauxion,
se trouvant fatiguée et hors delle à force de crier au secours,
ledit Mauxion lavait forcée et violentée de telle manière
quelle est devenue grosse de ses uvres (...)5 »
Parfois
la future mère est forcée à la déclaration par la
dénonciation dun voisin, logeur ou sage-femme. « Ce jour
sixième juin 1780, au greffe de la sénéchaussée
royale dAuray et devant nous, monsieur maître Corentin Thomas Le
Borgne de Rocamboze, conseiller du roi, sénéchal, premier magistrat
civil criminel et de police dudit siège ayant pour adjoint maître
Louis Julien Morant, commis ordinaire au greffe dudit siège. Présent
noble maître Hillarion Allain, sieur du Minio, ancien avocat, faisant
fonction de partie publique en labsence de noble maître Christophe
Glain, avocat et substitut de monsieur le procureur général du
roi, certifions que nous, susdit sénéchal, ayant appris que la
voix publique et notamment par une lettre par nous écrite le 2 mai dernier
que la nommée Jeanne Kerdavy de la paroisse de Landaul était enceinte
depuis cinq à six mois et que recelant sa grossesse, il était
à craindre quil narriva dans la suite quelques fâcheux
événements au fruit quelle portait si sa grossesse était
véritable au quoi nous, susdit sénéchal, envisageant les
suites fâcheuses qui pourraient résulter du défaut de déclaration
de ladite Jeanne Kerdavy de létat où elle peut se trouver,
déclaration quelle est tenue de faire suivant les ordonnances,
arrêtés et règlements de la Cour rendus en pareils cas,
avons, en conséquence, envoyé ce jour quérir ladite Jeanne
Kerdavy par maître Bertrand Francheterre, Jean-François Morel et
Joseph Marie Guillas, général et darmes de notre siège,
laquelle nous ayant été amenée en ce greffe par lesdits
huissiers et sergents, environ les trois heures de laprès-midi
de ce dit jour, avons stimulé ladite Jeanne Kerdavy de nous déclarer
ses nom, surnom, âge, qualité et demeure, si elle était
véritablement enceinte ainsi que la voix publique lannonçait
, à laquelle stimulation elle nous a déclaré en langue
bretonne se nommer Jeanne Kerdavy, fille de labeur, âgée denviron
26 ans, demeurant au village de Lamgonbrac en la paroisse de Landaul, quà
la vérité elle na pas fait la déclaration à
la justice de son état, quelle peut cependant être enceinte
depuis le mois doctobre dernier du fait de monsieur Dargis, demeurant
au village de Lamgonbrac chez lequel elle va ordinairement travailler et servir
toutes les fois que ce dernier la demande, nayant jamais eu de commerce
quavec lui et que travaillant jeudi premier de ce mois chez ledit sieur
Dargis, celui-ci la voyant embarrassée lui demanda si elle était
grosse.
Ladite Jeanne Kerdavy ajoute encore quelle craignait quà
son retour chez elle, le sieur Dargis nalla la trouver et ne la gronda
à cause de la présente déclaration si elle lui disait lavoir
faite (...) 6»
La promulgation du code pénal de 1791 rend caduque la présomption
dinfanticide établit par lédit de 1556. Linfanticide
prouvé est qualifié de meurtre ou dassassinat selon quil
saccompagne ou non de préméditation. Retour au droit commun
de courte durée puisque le code de 1810 en fait un crime exceptionnel
en lassimilant à lassassinat et en le punissant de mort...
1 Edit du
roi Henri II de février 1556.
2 B 2823 : registre de déclarations de grossesse (1715-1742), archives
départementales de la Mayenne.
3 B 5571 « Petit registre pour les déclarations de grossesse, commencé
en 1785 », archives départementales du Morbihan.
4 B 10336 (1763-1766), archives départementales de Loire-Atlantique.
5 B 2823 : registre de déclarations de grossesse (1715-1742), archives
départementales de la Mayenne.
6 B 1722 : « Registres secrets (1768-1790) », archives départementales
du Morbihan. |