Drôle daventure que celle de lâne
de Féron ! En 1750, moment des faits, Louis XV règne
personnellement sur le royaume depuis la mort du cardinal de Fleury,
en 1743. Lexcellente gestion du contrôleur général
Orry favorise lexpansion économique. A létranger,
le traité dAix-la-Chapelle, mettant fin à la guerre
dAutriche, a été signé il y a maintenant
deux ans. Le peuple en paix a alors tout le loisir de senflammer
pour telle ou telle affaire intéressante, amusante ou sortant
tout simplement des sentiers battus...
«
Nous soussignés, curé et habitants de Vanvres 2,
navoir point entendu que le présent âne ait fait
de malice dans le pays... »«
Le délit que lâne de Jacques Féron a commis,
à son corps défendant, est bien naturel ! Un peu dintempérance,
la rencontre imprévue dune ânesse en chaleur et
limprudence de la femme Leclerc en sont la source et les motifs.
Cependant Pierre Leclerc veut aujourdhui rendre Jacques Féron
responsable de ce cas fortuit. Il lui demande 1200 livres de dommages-intérêts,
résultants dune morsure que sa femme sest attirée,
en excédant de coups lâne de Féron. »
Voilà les premiers mots de la plaidoirie que prononça
maître Lalaure, avocat du barreau de Paris, devant les juges
ayant en charge le dossier Féron. Ce magistrat était
un habile et redoutable orateur. Il fallait sans doute que cette affaire
eut une quelconque importance !
Le
magistrat expliqua que Jacques Féron était obligé
davoir une bête de somme pour porter le linge de ceux
quil blanchissait. Hélas, survint ce funeste premier
juillet 1750... :
« (...) La femme Féron vint à Paris montée
sur cet âne et descendit chez le sieur Nepveux, marchand épicier,
porte Saint-Jacques. Elle lia le baudet par son licou aux barreaux
de la boutique et fit emplette de savon et de soude : elle se souvint
quelle avait besoin de sel. Voulant en acheter, elle pria le
sieur Nepveux davoir lil sur son âne et fut
au regrat3 qui est quatre portes plus bas.
« A peine la femme Féron était-elle partie que
la femme Leclerc passa, montée sur une ânesse en chaleur.
Lattitude de lâne, attaché après les
barreaux de la boutique du sieur Nepveux, fixa lattention de
la bourrique. Un mouvement naturel la fit arrêter. Allongeant
les oreilles et ronflant des narines, elle se prit à braire.
Lâne, ne voulant pas rester en reste de politesse avec
la bourrique, lui répondit sur le même ton et la solution
de la conversation asine, fut que lâne de Féron,
à la faveur de cinq ou six coups de tête, parvint à
rompre son licou et suivit la femme Leclerc et son ânesse.
« Tout autre que la femme Leclerc aurait arrêté,
ou tout du moins fait arrêter le baudet. Linquiétude
dans laquelle la perte de cet animal devait jeter son maître,
était un motif plus que suffisant pour lengager à
prier quelque passant de sen saisir. Mais, soit que le jeu lui
plût, soit quelle fut charmée de sapproprier
un âne quelle trouvait à sa convenance, elle ne
sopposa point à sa poursuite.
« Quoi quil en soit, la femme Leclerc, son ânesse
et lâne de Féron firent chemin de compagnie et
arrivèrent paisiblement tous trois à la porte du demandeur
- il demeure contre les Gobelins -. La femme Leclerc étant
descendue de dessus son ânesse, lâne de Féron
jugea à propos de la remplacer. Alors, la femme Leclerc, on
sait trop par quel motif, le frappa à grands coups de bâton.

« Les animaux les plus doux et les plus pacifiques étant
irrités dans des moments aussi critiques entrent en fureur
et deviennent très dangereux. Cest précisément
ce qui arriva dans cette occasion. Le baudet se sentant harcelé
aussi vivement par la femme Leclerc, fit trêve à ses
plaisirs pour songer à sa conservation. La bourrique se mit
aussi de la partie et chacun tâcha de se défendre de
son mieux. Une querelle de cette nature causa, comme on peut se limaginer,
une grande rumeur dans le quartier. Les voisins accoururent et séparèrent
les combattants, mais lâne de Féron eut le malheur
dêtre fait prisonnier. [Il est resté deux mois
chez Leclerc et nen est sorti quà la caution juratoire
de son maître, à qui on demande aujourdhui 1200
livres de rançon et 60 livres pour deux mois de nourriture
!]
« La chaleur de laction passé, la femme Leclerc
saperçut quelle avait été mordue
au bras. Alors elle abandonna le dessein quelle avait sans doute
formé de sapproprier lâne. Elle simagina
quil lui serait plus avantageux de former une demande en dommages-intérêts
contre le maître que de garder le baudet. Il ne sagissait
que de savoir à qui il appartenait, mais la chose ne lui était
pas difficile. Elle envoya le lendemain 2 juillet 1750, sur les 7
heures du matin, une femme chez le sieur Nepveux, à la porte
duquel elle lavait vu attaché la veille, lui dire que
si quelquun avait perdu un âne, il le pouvait venir chercher
chez un jardinier fleuriste du faubourg Saint-Marceau, proche les
Gobelins.
« Jacques Féron était encore occupé à
la quête de son âne, lorsque le sieur Nepveux le fit avertir
quil était chez Leclerc. Féron, charmé
davoir retrouvé un animal qui lui était si utile
pour son commerce, envoya promptement sa femme à lendroit
quon lui avait indiqué. Mais quelle fut la surprise de
la femme Féron lorsquau lieu de lui rendre son âne,
on la menaça de la ruiner. Elle retourna fort triste chez elle
et le baudet resta chez Leclerc !
Malgré
toute attente, léloquence et le talent de maître
Lalaure ny firent rien. Les juges estimèrent Féron
responsable des agissements désordonnés et contraire
aux bonnes murs du pauvre âne et le condamnèrent
à soixante livres de dommages-intérêts envers
Leclerc et à payer les frais du procès.
Mais laffaire avait fait grand bruit et tout Paris riait des
frasques de lâne Féron. La plupart avaient pris
fait et cause pour le blanchisseur et contestaient la décision
des juges. Maître Lalaure qui, ne le cachons pas, fut fort blessé
que sa plaidoirie quil estimait sans faille ne fut point couronnée
du succès que légitimement il attendait, assura Féron
de son soutien. Dautant plus que celui-ci lui fit part de ses
sentiments et surtout de linjustice dont il jurait être
la victime. Cest quil nétait guère
riche et que cette décision le ruinait, lui et sa famille.
Le magistrat décida de continuer à le défendre
et sil ne pouvait plus casser cette sentence, qui était
hélas définitive et sans appel, il en appellerait au
public qui se prononcerait sur laffaire4. Il lui promit un plaidoyer
convaincant qui ferait éclater au grand jour lirresponsabilité
de ses juges.
« Dès
lâge le plus tendre, cette ânesse allait souvent
seule au bois et dans la prairie où, libre du joug de la décence
et de la pudeur si nécessaires à son sexe, elle faisait
retentir les échos de ses hin-hans amoureux, appelait les amants
et les sentait à la piste... »

Lhomme de
loi commença en insistant longuement sur la noblesse de cur
et dâme des parents et grands-parents de notre âne
quil surnomma Belle-Oreille :
« Lâne de Jacques Féron est dune des
plus anciennes familles de Vanvres. Sa noblesse se perd dans la nuit
des temps. (...) Malgré cette origine antique et superbe, le
bisaïeul de lâne de Féron perdit tous ces
avantages par des événements qui sont absolument étrangers
à la cause. Il suffit de dire quil fut réduit
à porter tantôt du blé au moulin et tantôt
des choux au marché. La chronique scandaleuse du pays dit que
ce fut par sa faute et que le libertinage lui fit perdre en peu de
temps et son état et sa fortune. Exemple frappant pour tant
dânes dissipateurs des biens que leurs pères ont
amassés à grand-peine ! Quoi quil en soit, ce
bisaïeul laissa une nombreuse famille (...) Martin, leur second
fils, surnommé Belle-Oreille (cétait le nom du
bisaïeul) profita de ses malheurs. Sa vieillesse fut laborieuse
(...) et quoiquhumilié sous le bât, il inspira
à ses enfants le plus vif amour de la vertu et le désir
de se tirer un jour de la triste servitude où ils étaient
réduits. Le chagrin et les fatigues abrégèrent
de beaucoup ses jours. Sentant approcher sa dernière heure,
il fit assembler sa famille : une tristesse profonde était
peinte dans tous les yeux, les larmes coulaient, les oreilles étaient
baissées, un morne silence régnait et rendait la scène
plus sombre et plus lugubre. Le moribond couché dans le coin
dune étable sur quelques brins de paille épars,
attendri par un spectacle si touchant, jeta un profond soupir (...)
"Vous voyez, mes enfants, à quoi ma réduit
ma conduite passée. Jai dissipé les grands et
fertiles pâturages que mes ancêtres mavaient laissés
: soyez plus sage que moi (...) Vous serez toujours assez riches si
vous êtes chastes, patients, dociles et vigilants. Fuyez les
ânesses, car toute femelle est trompeuse et vous jette insensiblement
dans labîme. Le bonheur ne consiste que dans la vertu
: cest elle seule qui ma soutenu dans les adversités
que jai essuyées. Je meurs content si vous ne suivez
que le dernier exemple que je vous donne" (...) A peine eut-il
achevé ce discours, qui nest pas tout à fait dun
âne, quil expira (...).
« Après sa mort, chacun deux suivit le sort qui
lui était réservé (...). Le plus jeune de la
famille des Martin fut le père de lâne de Féron.
Léducation quil lui donna fut conforme aux principes
quil avait reçu de son père mourant. Belle-Oreille
(car lâne de Féron avait hérité du
surnom de son bisaïeul parce quil portait les plus belles
et les plus longues oreilles du monde) Belle-Oreille donc profita
des instructions, crût en sagesse et en beauté et fut
regardé par tous les habitants de Vanvres et surtout par les
habitantes de Vanvres comme lâne le plus parfait quon
eut encore vu. "En effet, il avait les jambes hautes, le corps
étoffé, la tête élevée et légère,
lencolure un peu longue, le poitrail large, la croupe plate,
la queue courte, le poil luisant, doux au toucher et dun gris
foncé" - cest ainsi que lâne étalon
doit être choisi. Voyez tome 4 de lHistoire Naturelle
de M. de Buffon, édition in-4, page 396) - (...) Dès
que Belle-Oreille y parut, il fut acheté par Matthieu Garo,
meunier à Vanvres (...) A peine nourrissait-il le pauvre Belle-Oreille
! Tous les jours levé à 3 heures du matin, il lui faisait
faire plus de cent voyages dans la journée et lorsque le triste
animal était excédé de fatigue, il le réveillait
par mille coups de bâton. Cependant, cétait Belle-Oreille
qui faisait venir labondance au moulin (...). Lesclavage
de Belle-Oreille chez Garo dura six ans. On ose le dire, le terme
était assez long pour éprouver sa patience ! Néanmoins,
il ne séchappa jamais. La mauvaise humeur ne prit point
sur son caractère doux et pacifique et tout le monde se louait
dune conduite dont on navait pas encore eu dexemple.
« Enfin Belle-Oreille changea de maître et il eut le bonheur
de tomber entre les mains de Jacques Féron dont le métier
est de blanchir le linge de plusieurs particuliers de cette ville.
Quelle différence de condition ! (...) Quatre ans sécoulèrent
sans quil saperçut de son esclavagisme ! (...)
»

Lavocat en
vint alors au premier juillet 1750. Il rappela les faits qui précédèrent
lincident puis poursuivit :
« (...) Nous avons laissé la femme Féron au regrat.
Hélas ! elle ne pensait guère à la triste catastrophe
qui allait la désoler. La femme dun nommé pierre
Leclerc, jardinier fleuriste, vient à passer. Elle était
montée sur une ânesse dont léducation était
bien différente de celle de Belle-Oreille. Sa mère nayant
de temps à donner quà ses plaisirs, comme bien
des mères, loin de prendre soin de lenfance de sa fille,
lavait abandonnée à des soins étrangers
et mercenaires. Dès lâge le plus tendre, elle allait
souvent seule au bois et dans la prairie où, libre du joug
de la décence et de la pudeur si nécessaires à
son sexe, elle faisait retentir les échos de ses hin-hans amoureux,
appelait les amants et les sentait à la piste. Aussi du plus
loin quelle aperçut lâne de Féron,
se mit-elle à braire trois fois. Soudain, elle double le pas.
A mesure quelle sapproche, lobjet lui paraît
plus beau : enfin elle sarrête près de Belle-Oreille.
Ses regards avides et curieux le mesurent de la tête aux pieds.
Un feu séditieux sallume aussitôt dans ses veines.
Alors ne pouvant autrement exprimer son amour, elle se met à
braire dune façon si tendre et si expressive que Belle-Oreille
en est ému. Il lui répond dans le même langage,
il veut sapprocher delle, mais son licol le retient. Rien
nest impossible à la passion : Belle-Oreille agitant
sa tête, rompt à la fin tout obstacle et oubliant en
un instant les beaux jours de sa première innocence, il suit
lânesse.
«
Il faut lavouer, Belle-Oreille était dans sa douzième
année. (...) Il navait point connu dânesse.
Ce nest pas quil neut eu différentes occasions
de perdre sa première innocence. Sa chasteté avait eusouvent
à essuyer de fréquentes attaques, non seulement de la
part de plusieurs ânesses jeunes et fringuantes, mais encore
de quelques vieilles bourriques dautant plus dangereuses quelles
ont plus dexpérience et quelles savent lart
de faire trébucher la jeunesse dont elles cueillent presque
toujours la fleur. Cependant soit philosophie, soit chagrins domestiques,
soit peut-être que le moment de sa chute ne fut pas arrivé,
il se garantit toujours de la passion de lamour qui est ordinairement
la plus forte chez la gent asine parce quelle possède
par excellence lheureux don de la satisfaire.
« Quoi quil en soit, voilà donc la femme Leclerc,
lâne et lânesse qui marchent de compagnie.
Cétait le moment, si la femme Leclerc neut pas
eu de mauvais desseins, de chasser lâne ou de le rattacher
elle-même aux barreaux de la boutique du sieur Nepveu. Le premier
passant même, si elle len eut prié, lui aurait
rendu ce service. Elle devait bien sattendre à toute
linquiétude dans laquelle la perte de lâne
jetterait celui auquel il appartenait. Mais soit malice noire, soit
envie davoir de la race de Belle-Oreille, elle ne sopposa
point à sa poursuite.
« Tant que ces animaux marchèrent ensemble, Belle-Oreille
ne commit aucune indiscrétion, malgré les illades
agaçantes que lui lançait de temps en temps lânesse
de la femme Leclerc. Ils arrivèrent tous trois à la
porte du demandeur. La femme Leclerc saute à bas de son ânesse.
Que ne puis-je pas peindre la promptitude avec laquelle Belle-Oreille
la remplaça ! Léclair est moins prompt ! Plein
du feu qui le dévore, il sagite. Déjà,
lânesse est convaincue que son ardeur nest point
feinte ! Elle partage ses transports, lorsque la jardinière
saisissant un lourd bâton, fond à grands coups sur le
couple amoureux. Il nest point de plaisir qui cède à
la douleur. Lâne, se sentant frapper si cruellement, devient
furieux. Ce nest plus lobjet de ses plaisirs qui loccupe,
cest le soin de sa vie : il la défend de la dent et du
pied, la rage le fait écumer, il se jette à son tour
sur la femme Leclerc. Il nest pas jusqu'à lânesse
qui ne se venge sur sa maîtresse de linterruption de ses
plaisirs. Les cris de la femme Leclerc, les rugissements de lâne
et de lânesse font retentir les airs : tout le quartier
en est ému. On accourt au bruit : le désordre de la
jardinière, lattitude de lânesse, les yeux
étincelants de lâne, ses flancs qui battent, dautres
marques plus sensibles encore, tout fait juger de la scène
qui vient de se passer. On sempresse de rétablir le calme.
On y parvient, mais lâne perd sa liberté.

«
Tout était rentré dans lordre et la chaleur de
laction passée, la femme Leclerc saperçoit
quelle a été mordue au bras. Sans doute son dessein
avait été de sapproprier lâne, mais
elle change bientôt davis. Elle contemple sa plaie et
y voit avec une secrète joie les moyens de satisfaire à
la fois son avarice et sa vengeance. Il ne sagissait plus que
de savoir à qui appartenait lâne. Aussitôt
elle envoie (le 2 juillet 1750) chez le sieur Nepveu, à la
porte duquel elle avait trouvé la veille lâne attaché
aux barreaux de la boutique et lui fait dire que si quelquun
avait perdu un âne, il pourrait venir le chercher chez un jardinier
fleuriste, faubourg Saint-Marceau, proche les Gobelins.
«
Quelle est la demande de Leclerc ? En quoi consiste-t-elle ? Premièrement,
il prétend 1500 livres de dommages et intérêts
pour la morsure que lâne de Féron a faite à
sa femme ! Deuxièmement, il exige 20 sols pour la nourriture
de lanimal quil tenait prisonnier, mais dont il se servait
en même temps pour aller au marché. La plaie fait donc
lobjet de 1500 livres de dommages prétendus par la femme
Leclerc. Cette plaie est large et profonde sécrie son
mari ! Mais fut-elle cent fois pis encore, Leclerc pourrait-il seul
en être cru ? (...) Où est le rapport des chirurgiens
pour constater cette largeur et cette profondeur énorme dont
se plaint Leclerc ? Dailleurs est-ce lâne ou lânesse
qui a mordu la femme Leclerc ? Car lun et lautre ont agi
contre elle. Si cest lâne, la jardinière
na que ce quelle mérite ! De quoi savisait-elle
de frapper inconsidérément cet animal dans le moment
où il marquait sa joie de lavoir suivie ? Lânesse
ne répondait-elle pas à la politesse ? Autre chose est
sil eut voulu la prendre de force. Mais comme on la déjà
dit, cest la femme Leclerc qui a été chercher
lâne de Féron. Cest elle qui la enlevé
à son maître par le rapt le plus marqué et le
plus punissable. La preuve en est claire. Il lui était facile
de sopposer à la poursuite de lâne : elle
ne la pas fait. Donc elle est coupable de rapt et si quelquun
est en droit de demander des dommages et intérêts, cest
assurément Féron !
« En vain Leclerc dira-t-il que sa femme a fait tout son possible
pour chasser cet âne : personne ne le croira lorsquon
réfléchira sur la distance quil y a de la porte
Saint-Jacques aux Gobelins. En effet, est-il vraisemblable que la
femme Leclerc nait pas rencontré dans tout le chemin
une âme charitable pour la délivrer des importunités
du baudet ? Disons donc que la femme Leclerc avait dessein de le garder
pour sen servir.
«
Si cest lânesse de la femme Leclerc qui la
mordue, nuls dommages et intérêts à demander.
Il est même plus que probable que lânesse seule
a commis le délit. Il ne faut que réfléchir sur
la positiondes parties. Il est vrai que les coups ont tombé
dabord sur lâne qui a été désarçonné
du premier coup. Il lui a fallu nécessairement un temps pour
aller jusqu'à la jardinière, tandis que lânesse
na pas eu besoin de se déranger pour latteindre.
Elle avait autant de raisons que lâne pour mordre celle
qui venait jeter le trouble où il ne fallait que la paix. Qui
est lagresseur ? La femme Leclerc. Ce nest donc quà
son corps défendant que lâne sest vengé.
« On va plus loin. La loi parle en faveur de lâne.
Qui la engagé à casser son licol ? Lânesse.
Qui des deux sest mis à braire le premier ? Lânesse.
Qui la porté à suivre la jardinière jusquaux
Gobelins ? Lânesse. Qui pouvait enfin empêcher ce
désordre ? La femme Leclerc. Elle et sa bourrique sont donc
les seules coupables. Dailleurs ignorait-elle lintempérance
de son ânesse ? Elle pouvait, elle devait donc prendre des précautions.
Or, la loi dit : (...) Si une bête en a séduit une autre,
cest au maître de la bête séductrice quil
faut sen prendre. Lâne a été séduit
par lânesse. Cest donc la femme Leclerc qui doit
les dommages et intérêts.
« Mais quest-il besoin de citer la loi lorsque nous avons
dans notre sac une pièce victorieuse pour confondre limposture.
Cest le certificat du curé et des notables de la paroisse
de Vanvres en faveur de lâne de Féron.
« Nous soussignés, Prieur-Curé et habitants de
la paroisse de Vanvres, avons connaissance que Marie-Françoise
Sommier, femme de Jacques Féron, avaient UN ÂNE depuis quatre ans pour le service de leur commerce et que pendant
tout le temps quils lont eu, PERSONNE NE LA CONNU
MECHANT, ET NA JAMAIS BLESSE PERSONNE, même
pendant six ans quil a appartenu à un autre habitant,
quaucun ne sen est jamais plaint, NI ENTENDU QUIL
AIT FAIT DE MALICE DANS LE PAYS : en foi de quoi, NOUS,
soussignés, lui avons délivré le présent
témoignage. A Vanvres, ce 19 septembre 1750. Signés PINTEREI, prieur et curé de Vanvres, JERÔME
PATIN, CLAUDE JANNET, LOUIS RETORE, LOUIS SENLIS, CLAUDE CORBONNET.
« On est tenté de croire, à la simple lecture
de ce certificat, quil est donné à un bon paroissien
: il est pourtant certain que cest à lâne
lui-même. Il est le premier dont de graves et notables personnes
aient attesté les murs et la bonne conduite. La probité
des attestants est ici dun grand poids et ne peut être
suspecte. (...) Enfin, la femme Leclerc nest pas recevable dans
sa plainte et on doit plutôt croire de sages habitants qui attestent
aussi authentiquement quils le font que lâne de
Féron est un animal incapable de blesser personne et de faire
de malice !
« Quoi ! parce que les murs sont aujourdhui si corrompues
que la plupart des femmes sont sans pudeur et les hommes sont sans
retenue ; que le vice marche effrontément tête levée,
tandis que la vertu nose se produire, quelle ne soit calomniée
ou tournée en ridicule (...), enfin parce quune philosophie
nouvelle sefforce déteindre dans nos curs
et dans nos esprits le flambeau de lantique et véritable
sagesse, et que le débordement funeste des villes gagne déjà
depuis longtemps les campagnes, la femme Leclerc simaginera
que tout est changé en mal dans la nature ? Elle portera le
même jugement de lâne de Féron que celui
quelle porte de son siècle ? Quelle sache du moins
que si la raison sobscurcit de jour en jour chez les hommes,
lINSTINCT des bêtes est toujours le même
! Cest donc à tort que la femme Leclerc attaque lâne
de Féron dans sa réputation qui serait encore entière,
sans le délit involontaire quil a commis et qui ne peut-être
regardé que comme louvrage de la fatalité !
« Quant à la demande de vingt sols par jour quexige
Leclerc pour la nourriture de lâne, elle tombe delle-même.
Pourquoi le gardait-il ? »Le
talentueux magistrat finit par ses quelques mots :
« On se flatte davoir établi les faits avec lexactitude
la plus scrupuleuse et les moyens avec toute létendue
que la cause mérite. Cest au public à prononcer
: quel que soit son jugement, il sera toujours équitable !
»
Notes
de bas de page :
R. N.
1 Affaire extraite de R. Etienne, Causes amusantes et connues, Berlin,
1769-1770.
Tome I : pp. 104-120.
Tome II : pp. 383- 424.
2 Lire Vanves
3Lieu où lon vendait au détail et de seconde main
de menues denrées.
4 On ne peut hélas retranscrire le plaidoyer en entier, il
serait trop long. Nous ne pouvons quen livrer quelques extraits.