Charité, piété,
dévotion, clémence, droiture... vertus inhérentes,
pense-t-on, à tout ministre de Dieu. Mais manifestement, il nen
est pas toujours ainsi. Le premier avril 1776, monsieur lofficial
de Nantes reçoit une plainte dénonçant les agissements
du prieur et recteur de la paroisse de Juigné, le sieur Simon Noury.
« (...) Il est sans doute bien affligeant pour la religion
et pour létat ecclésiastique, dont tous les membres
devraient être la bonne odeur de Jésus-Christ et le sel de
la terre pour leurs vertus et leurs bons exemples, il est bien affligeant,
dis-je, de voir cette sainte religion profanée, cet état
si respectable déshonoré par des sacrilèges aussi
monstrueux et des excès qui troublent lordre public et bravent
les bonnes murs (...) »
Les faits reprochés
sont si choquants que lofficial en demande réparation devant
la justice des hommes. Le procureur du roi, en ayant pris connaissance,
rédige de sa plume outrée une requête fort démonstrative
à ces messieurs du présidial. En voici les principaux éléments :
« (...)
Il engrossa lannée dernière, 1775, Marie Seillier,
qui était sa pénitente dans le temps de leurs amourettes.
Quand il la vit enceinte, il la fit enlever
»
« (...)
Il engrossa lannée dernière, 1775, Marie Seillier,
qui était sa pénitente dans le temps de leurs amourettes.
Quand il la vit enceinte, il la fit enlever et la fit conduire dans la
ville de Craon en Anjou. Lenfant a été baptisé
dans la paroisse de Saint-Clément dite ville et il paye un certaine
rente à cette fille pour dédommagement.
« Ledit
sieur prieur ayant commencé à senivrer le 24 décembre
dernier, veille de Noël, il sendormit dans son fauteuil,
doù étant tombé par terre, il fallut deux
personnes pour le relever. Alors il demanda à sa servante un
rôti au vin et au sucre quil but et mangea. Ensuite, prenant
un gros bâton, il se rendit comme il put à léglise
où étant arrivé, il entonna un Te Deum dune
voix qui malédifia, mit sur le grand hôtel son bâton
rempli de boue qui en salit la nappe. Rendu à la sacristie, il
demanda à boire, mais averti quil fallait penser à
dire la messe, il shabilla, monta à lautel pour célébrer
avec la calotte sur la tête quil conserva jusqu'à
lEvangile. Voulant, pour lors, ôter sa calotte, il chancela
et fut tombé sil ne se fut pas pris à lautel
pour se soutenir. Lorsquil fut question de chanter la préface,
il en chanta près de trois avant de réussir à en
finir une. Lors de la consécration, sinclinant pour consacrer,
il sendormit plus dune demi-heure, la tête penchée
sur lautel. Tandis que la cloche sonnait, se réveillant,
il répéta par trois fois les paroles de la consécration.
« les
fidèles sortirent les larmes aux yeux, indignés dune
profanation aussi scandaleuse de la part de leur pasteur »
Lors de la communion,
voulant prendre le précieux sang et ne pouvant boire, il dit à
son répondant : "il y en a trop, donne-moi la bouteille",
versa du calice le précieux sang dans la bouteille et en fit tomber
par terre une grande partie. Ledit sieur Noury commença une seconde
messe quil célébra dune manière aussi
malédifiante, ce qui consterna les fidèles dont plusieurs
sortirent les larmes aux yeux, indignés dune profanation
aussi scandaleuse de la part de leur pasteur et craignant quelle
neut attiré sur eux la malédiction du Seigneur.« Le sieur
prieur na pas été plus exact à procurer à
ses paroissiens les secours spirituels dans les moments où ils
sont les plus nécessaires, puisquen effet le 23 février
dernier, appelé pour confesser la fille de Pierre Bricard qui était
dangereusement malade, il ny fut point ce jour malgré linstance
que lui fit la mère qui était venue le chercher en lui annonçant
le danger où se trouvait sa fille. Le lendemain, pressé
derechef par Pierre Bricard, père de ladite fille, daller
la confesser, il y fut, à la vérité, laprès-midi.
Il la trouva sans parole, alors il dit par dérision : "elle
ne parle plus, je vais lui faire revenir la parole !" Peu de
temps après, la malade mourut sans avoir pu se confesser.
« elle
ne parle plus, je vais lui faire revenir la parole ! »
Peu de temps après, la malade mourut sans avoir pu se confesser.
« Il
nest pas étonnant quun ministre du seigneur qui profane
ce quil y a de plus respectable dans la religion, qui oublie les
obligations les plus saintes et les plus essentielles de son état,
étouffe dans son cur les sentiments les plus naturels.
Aussi ledit sieur prieur paraît-il navoir recueilli auprès
de lui son père, âgé denviron 71 ans, que
pour lui faire éprouver les duretés les plus sensibles
en le privant de sa table, en lui refusant presque le nécessaire,
tandis quil fait bonne chaire avec des personnes de mauvaise vie,
et notamment le mardi gras dernier, y jointe sa domestique, mal notée
dans lendroit, où elle passe pour avoir fait deux enfants
bâtards et pour coucher la nuit avec le sieur prieur, aussi a-t-elle
seule sa confiance jusqu'à lui remettre ses clefs, celle de son
argent. Il y a quelque temps que le père du prieur, étant
à se chauffer à la cuisine, reçut de la domestique
un soufflet si violent, que le sang en sortit par le nez et par la bouche.
Alors le père dit à son fils, présent et témoin
de cette insulte : "mon fils, vous ne prenez pas mes intérêts.
Il est bien fâcheux de me voir frapper par une gueuse comme ça"
Le sieur prieur répond à son père, dun ton
élevé : "vous lavez peut-être mérité !"
Le père, confus et humilié, prit son parti et monta en
pleurant dans sa chambre.
« Un
fils aussi dénaturé ne peut-être quun loup dans
la bergerie. Aussi le sieur prieur, au lieu de donner à ses paroissiens
des exemples de modérations et de douceur, les scandalise-t-il
par des traits de fureur et de violence. Le 23 février dernier,
le sieur prieur fut, à 7 heures du soir à la porte du nommé
Jean Bédier, maréchal, demeurant au bourg de Juigné,
demande le maréchal en disant : "le maître est-il
là ?" Le maréchal paraît et dit : "Que
demandez-vous monsieur le prieur ?" "Je vous demande si
mon père vous a dit que javais fait un enfant à Nantes
où je demeurais avant que de venir ici, comme jai fait à
la fille de Seillier, et que vous lavez dit à Thomeret ?
"Bédier répond : "Votre père ne ma
point parlé de ça, ni lai dit à Thomeret."
Le prieur commença à défendre à son père
dentrer chez Bédier. Bédier lui répond :
"il vous faudrait hanter des maisons aussi honnêtes comme la
mienne, et si vous étiez un bon pasteur, vous ne sortiriez pas
dune maison aussi vicieuse comme celle doù vous sortez ;
vous montrez un pauvre exemple à vos paroissiens !" Le
sieur prieur commença à jurer le saint nom de Dieu et vint
armé dun gros bâton pour frapper sur la tête
dudit Bédier ; Bédier, prudent et craignant dêtre
assommé, rentra dans la maison dont sa femme ferma la porte et
la barre et recueillit son mari plus mort que vif. Le sieur prieur, ne
pouvant entrer, frappa à la porte en disant à Bédier :
"Sors donc, sacré bougre, je te ferai fuir la paroisse !"
Bédier appela des témoins et cria à lassassin ;
Bédier a dautant plus à craindre de la fureur et des
excès du sieur prieur, quil est
toujours muni de deux pistolets, et que, depuis cette scène, il
la cherché de nuit à sa porte et dans le bourg, accompagné
de deux particuliers (...) »
Il est temps pour
le procureur Badereau de conclure : « (...) Cest
avec la plus vive douleur que nous devons sévir contre un ministre
du seigneur qui, au lieu de suivre tous les bons exemples quil avait
devant les yeux dans ce diocèse, a tenu la conduite la plus détestable
et la plus irrégulière (...) » Maître
Badereau exhorte ses collègues à la plus grande fermeté
puisque la punition du sieur Noury est à la fois « une
réparation due à la religion et à lordre public
quil a également blessé ! ». Nul
doute que ce « loup dans la bergerie » ne
subisse « une peine proportionnée aux délits
dont il est prévenu (...) » : atteinte aux
bonnes murs, débauches répétées, violences
réitérées, ivrognerie, refus des sacrements, mépris
des pénitents... Hélas, lédifiant document
que vous venez de parcourir fut trouvé isolé, sans suite.
Seul Dieu sait quel châtiment infligea la justice des hommes et
du roi à cet indélicat prélat...
Notes de bas de
page :
Mémoire
retrouvé aux Archives Départementales de Loire-Atlantique,
cote : B 8732-VII
Série B : concerne les cours et juridictions dAncien
Régime : parlements, bailliage, sénéchaussée
et autres juridictions secondaires, cour des Comptes, cour des Aides,
cour des Monnaies.
Série plutôt méconnue, en général peu
exploitée en comparaison des richesses quelle contient. Peut-être
dun sérieux apport dans une recherche généalogique.
Toutefois, il est difficile dy retrouver des informations précises
sans références.
Type de documents, dans le cas des juridictions royales et secondaires :
Edits et déclarations du roi.
Insinuations judiciaires (contrats de mariage, testaments, donations,
etc.)
Appositions de scellés, inventaires après décès,
enquêtes sommaires relatives à des causes civiles.
Serments, affirmations et rapports dexperts.
Adjudications et baux judiciaires ; licitations, adjudications et
criées judiciaires.
Nominations de curateurs et tuteurs.
Réparation des cures et chapelles.
Causes civiles.
Police des corporations et des affaires commerciales.
Police (déclaration de grossesse).
Affirmations de voyage.
Ordonnances, règlements et procès-verbaux de police.
Voirie.
Prix des grains vendus au marché.
Grand et petit criminel.
Et encore beaucoup dautres choses...
Lofficial était un juge ecclésiastique. Il était
assisté de promoteurs.
Le Présidial est un tribunal qui ne jugeait, en dernier ressort,
en matière criminelle que jusquau carcan, fouet, bannissement,
galères à temps. Leurs condamnations à mort ou aux
galères perpétuelles étaient portées en appel
devant les parlements.