Cette année
de l'an XI (septembre 1802 - septembre 1803)
Le Consulat
20 octobre 1802 : La France réclame l'évacuation
de Malte par les Anglais en application du traité d'Amiens du 25
mars précédent.
19 novembre 1802 : Vivant Denon est nommé directeur général
du m :usée du Louvre qu'il réorganise pour mettre en valeur
les collections prises à l'étranger. Entre 1802 et 1815,
le Louvre est le plus grand musée du monde où sont réunies
tous les chefs-d'uvre de l'art européen, de l'Antiquité
aux productions contemporaines. Le Louvre réorganisé par
Denon contribuera à façonner la sensibilité des contemporains
et exercera une grande influence sur les artistes de l'époque impériale.
23 janvier 1803 : Réorganisation de l'Institut en quatre
classes : Sciences, Histoire et Littérature ancienne, Lettres et
Poésie, Beaux-Arts.
8 mars 1803 : L'Angleterre annonce son intention de conserver Malte
pour compenser l'annexion du Piémont par la France.
30 avril 1803 : Bonaparte vend la Louisiane aux Etats-Unis pour
80 millions.
1er mai 1803 : Ultimatum anglais sommant la France d'évacuer
le territoire de la Hollande.
11 mai 1803 : Rupture de la paix d'Amiens conclue le 25 mars 1802.
La France rejette l'ultimatum anglais.
16 au 22 mai 1803 : L'Angleterre met l'embargo sur les navires
français et hollandais. Les sujets britanniques se trouvant sur
le territoire français sont arrêtés. Le 20 juin, l'entrée
en France des denrées anglaises est prohibée.
Juillet 1803 : Une armée et une flotte d'environ 1 500 navires
se rassemblent le long des côtes de la mer du Nord, de Boulogne
à Anvers, dans la perspective d'un débarquement et d'une
invasion de l'Angleterre.
20 août 1803 : Cadoudal, venant d'Angleterre, débarque
à Biville (Seine-Maritime) avec quatre complices. Son plan est
d'enlever Bonaparte et de former un gouvernement provisoire sous la direction
de Pichegru (émigré en Angleterre) en attendant l'arrivée
en France du comte d'Artois (futur Charles X). D'autres agents royalistes
débarquent sur les côtes en décembre 1803 et janvier
1804.
Extrait du : Journal de la France, Gallimard, 2001
La cause dont il va être question nous a été révélée
par Maurice Méjan, avocat à la cour de cassation et contemporain
des faits. Laissons-le donc les rapporter de sa propre plume. Ce crime
est d'autant plus révoltant que le misérable qui a été
condamné alliait l'hypocrisie la plus profonde à la scélératesse
la plus révoltante.
Voici les faits :
"
... cette mort, dit le chirurgien au père, m'effraie... "
Le
21 nivose an XI (11 janvier 1803), le sieur Caron, chirurgien, se
rendit vers les sept heures du soir dans le domicile du nommé
Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler
pour donner des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée,
âgée de 25 ans, laquelle, depuis huit heures du matin,
était indisposée par de fréquents vomissements.
Il la trouva dans son lit jouissant de toutes ses facultés
intellectuelles et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique.
Il y avait à peine deux heures qu'il l'avait quittée
lorsque Marie Trumeau, sa jeune sur, entra chez lui et lui
annonçait qu'elle venait d'expirer. Surpris de cet événement,
le sieur Caron retourna de suite chez Trumeau qui lui dit sans émotion
: " Montez vite dans la chambre de ma fille ! " Il y entre
et la voit dans son lit dont les draps et les couvertures étaient
bien bordés, bien arrangés. " Cette mort, dit-il
au père, m'effraie. Il faut que j'aille faire ma déclaration
au magistrat de sûreté. L'honneur vous commande impérieusement
d'y venir avec moi. " Trumeau refuse de s'y rendre en lui répondant
: " Cela ferait un embarras, causerait des frais et je ne suis
pas riche. Que dira, que pensera le quartier ? Nous verrons demain.
" Le lendemain, nouvelles instances de la part du sieur Caron,
pendant trois fois consécutives : nouveaux refus de la part
de Trumeau. Il prit en conséquence le parti d'aller seul
chez M. Saussay, magistrat de sûreté du sixième
arrondissement, qui se transporta de suite chez Trumeau avec le
sieur Burard, chirurgien exerçant auprès de lui, pour
y constater la mort de cette infortunée. Trumeau lui déclara
que sa fille avait éprouvé dans la matinée
des envies de vomir, qu'il lui avait fait du thé, que, voyant
le soir, que le mal ne passait pas, il avait fait appeler le sieur
Caron et qu'elle était morte trois quarts d'heure après
avoir pris deux cuillerées de la potion que celui-ci avait
ordonné. Il ajouta qu'elle devait se marier incessamment
et qu'elle n'avait aucun motif de chagrin à moins que ce
ne fût celui de voir que le commerce n'allait pas ce qui les
rendait moins heureux qu'autrefois. |
 |
Sur l'invitation
du magistrat de sûreté, les deux chirurgiens procédèrent
à l'examen du cadavre et ils déclarèrent que la mort
avait dû être violente, ce qui était démontré
par le raidissement extraordinaire des bras et des mains dont la contraction
était sensible jusque dans les doigts, par le renversement et la
rotation forcée de la cuisse droite portée violemment sur
le ventre du côté gauche, par la couleur des lèvres
qui étaient d'un brun noir, par la sortie d'une portion de la langue,
pressée fortement en tout sens par les dents et enfin par la chaleur
considérable à la région de l'estomac. Avant de sortir
de la chambre, le magistrat fit une perquisition dans les meubles et effets.
Il n'y fut rien trouvé qui eût quelque rapport à ces
recherches, à l'exception d'un vase contenant le reste de la potion
ordonnée par le sieur Caron.
 |
Le
23 nivose (13 janvier 1803), l'ouverture du corps fut faite par
les deux chirurgiens. La poitrine et le ventre présentèrent
extérieurement une inflammation générale, le
foie plus volumineux, la matrice dans l'état naturel mais
affectée extérieurement d'un tubercule dur et résistant
de la grosseur d'une noix, les poumons flasques et légèrement
adhérents et l'ovaire droit malade. Pour ce qui est de l'estomac,
il ne présentait extérieurement rien de particulier,
mais on trouva dans sa capacité la valeur de trois demi-setiers
de liquide d'une couleur noire et comme du sang décomposé
dans lequel était une très grande quantité
de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre,
paraissant métallique et ressemblant sous les doigts à
du sable.
Les liqueurs et matières furent mis de suite dans un flacon
scellé du sceau de la police judiciaire et du cachet de Trumeau.
Les chirurgiens terminèrent leur procès-verbal en
exprimant qu'il leur était démontré que Rosalie
était morte parce qu'elle avait avalé une substance
délétère quelconque.
Immédiatement après cette opération, l'un d'eux
qui avait remarqué que la figure de Trumeau n'offrait aucun
signe de douleur lui demanda s'il avait chez lui de l'arsenic ?
Il répondit qu'il en avait et ouvrit un tiroir dans lequel
était un papier qui en contenait. " Je n'ai pas, ajouta-t-il,
permission d'en vendre mais j'avais été autorisé
anciennement à en acheter pour détruire des rats.
" Le chirurgien compara aussitôt cet arsenic à
celui trouvé dans l'estomac et le grain lui parut semblable.
Il le fit remarquer à Trumeau qui ne répondit rien.
Ce paquet fut également scellé ainsi que la fiole
qui renfermait les reste de la potion et un autre vase où
l'on avait mis l'estomac pour être le tout soumis à
l'examen des professeurs et préparateurs de chimie de l'école
de médecine. Ceux-ci se livrèrent le lendemain à
cette opération et leur procès-verbal constata que
la matière trouvée sous la forme de petit grain dans
l'estomac était un véritable acide arsénieux
connu dans le commerce sous le nom d'arsenic blanc ; qu'une semblable
matière formait le sédiment trouvé au fond
de la liqueur extraite de l'estomac ; que la quantité de
cette matière était plus que suffisante pour produire
la mort ; enfin que la potion ne contenait rien d'étranger
à l'ordonnance, rien de préjudiciable à la
position où était alors la malade. |
Revenons
à Trumeau. En disant au magistrat de sûreté qu'il
ne supposait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu
la déterminer à se détruire, il avait cependant donné
à penser qu'il était possible qu'elle se fût portée
à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur
commerce. Mais peu d'instants après, il s'était transporté
chez lui pour y faire une autre déclaration tendante, par la manière
dont elle était conçue, à élever des soupçons
contre une fille nommée Françoise Chantal, dont il annonçait
avoir fait la connaissance après la mort de son épouse et
qu'il avait prise chez lui depuis environ un an. Sa fille, disait-il,
avait vu avec peine cette jeune personne s'installer dans la maison, ce
qui avait donné lieu à des querelles. Mais il ajoutait que
depuis un mois la plus grande intelligence paraissait régner entre
elles.
Bientôt après, il tint un autre langage et dit à plusieurs
personnes en montrant où était les restes de sa fille, au
sein de laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes
et corrosives qui avait dévoré son existence. " La
voilà cette malheureuse, cette gueuse et victime qui s'est empoisonnée
elle-même pour me mettre dans l'embarras ! " Françoise
Chantal était alors présente. On l'entendit dire à
Trumeau : " Je ne puis pas être soupçonnée, je
ne savais pas que vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique où
je ne paraissais jamais. Le soupçon ne peut tomber que sur vous
ou sur votre jeune fille. "
Quant à lui dans toutes ces circonstances et avant qu'on l'accusât,
il parlait de son innocence prenant Dieu à témoin de la
pureté de son cur. Mais les personnes qui l'observaient ne
remarquèrent aucune trace de douleur sur son front. Sa voix semblait
n'avoir de force que pour insulter à la mémoire de sa fille,
et élevant contre elle les funestes soupçons du suicide.
Cette profonde insensibilité, ces contradictions frappantes devaient
nécessairement exciter l'attention de la justice. Trumeau et Françoise
Chantal furent arrêtés, mis en accusation. Nous allons rendre
compte des faits constatés par la procédure.
"
...Trumeau se rend avec sa plus jeune fille dans la chambre de Rosalie
et s'assure qu'elle n'est plus... "
Trumeau
n'aimait point Rosalie. Il lui avait souvent reproché de
ressembler à sa mère et d'avoir cabalé avec
elle contre lui. Il la maltraitait ainsi que sa jeune sur,
et toutes les deux éprouvaient des privations et manquaient
des choses les plus nécessaires. Quatre jours avant qu'elle
mourût, il avait fait éclater contre elle la plus grande
colère, parce qu'elle exigeait des comptes sur les biens
de sa mère et lui témoignait quelques mécontentements
de ce qu'il avait pris des arrangements pour hypothéquer
une maison qui en faisait partie.
Depuis cette scène, il ne lui avait pas parlé si ce
n'est la veille de sa mort qu'il l'avait embrassée en allant
se coucher. Ce fut le lendemain que Rosalie se plaignit qu'elle
éprouvait des maux de cur et qu'elle n'avait point
dormi pendant la nuit. Ils avaient soupé la veille avec des
pruneaux et de la raie au beurre noir, que Trumeau père avait
fait cuire. Ils se mirent à table pour déjeuner avec
du café que Rosalie avait préparé selon son
usage. Trumeau s'en versa ainsi qu'à la fille Chantal. Rosalie
s'en servit ensuite, elle en prit quelques cuillerées. Quelqu'un
était entré dans la boutique, elle s'y transporta
pour servir mais tourmenter par les maux de cur, elle fut
obligée d'appeler son père pour la remplacer. Elle
essaya encore de continuer son déjeuner en ne pouvant y parvenir.
Elle invita sa jeune sur à en profiter. Trumeau s'y
opposa en observant qu'elle pourrait en être incommodée
ayant mangé du raisiné.
Rosalie, cédant à la force du mal, fut obligée
de se coucher. Elle éprouva de fréquents vomissements.
Nous avons déjà dit que le sieur Caron, appelé
le soir, avait ordonné une potion. La jeune Marie Trumeau
alla chercher cette potion chez l'apothicaire et la remit à
son père qui la monta lui-même à Rosalie et
descendit aussitôt.
A peine cette malheureuse en eut elle prit une cuillerée,
qu'elle fut fortement oppressée et ressentit une soif brûlante.
Elle demanda un verre d'eau et de vin. Marie Trumeau fut le chercher
et le reçut des mains de son père qui le prépara
en y mêlant de l'eau tiède. Rosalie le boit avec une
grande avidité. Déjà, ses yeux se ferment et
ne distinguent plus les objets. Une seconde cuillerée de
potion est encore donnée un quart d'heure après à
Rosalie par la jeune Trumeau qui lui sert presque aussitôt
un autre verre d'eau et de vin qu'elle ne boit pas aussi avidement
que le premier. Marie s'éloigne de ce lit de douleur et laisse
sa sur le visage tourné à l'opposé du
mur et le lit dans un état assez dérangé. Elle
s'occupe d'apprêter le souper. La fille Chantal était
alors assoupie près d'un secrétaire, dans la petite
salle attenante à la boutique. Trumeau qui n'était
pas monté dans la chambre de sa fille depuis qu'il lui avait
fait prendre la première cuillerée de potion dit à
Marie d'aller la voir. Elle obéit mais elle revint presque
aussitôt, dit à son père qu'elle a appelé
sa sur plusieurs fois et qu'elle ne lui a pas répondu. |
 |
Trumeau
se rend avec elle dans la chambre de Rosalie et s'assure qu'elle n'est
plus.
La jeune
Marie se transporte de suite chez le sieur Caron pour lui annoncer cette
fâcheuse nouvelle. On sait qu'il s'empresse d'accourir et qu'il
trouva l'infortunée Rosalie dans son lit dont les draps et les
couvertures étaient bordés avec soin, la tête tournée
contre le mur tandis que quelques instants auparavant, Marie Trumeau avait
remarqué que son visage était dans un autre sens et que
le lit était en désordre.
Qui avait opéré ce changement ? Il fallait que ce fût
Trumeau ou Françoise Chantal et il a été prouvé
que cette fille n'était pas montée dans la chambre. C'était
donc nécessairement Trumeau qui avait cru effacer par là
les preuves de convulsions que Rosalie avait éprouvées et
donner le change sur la véritable cause de sa mort.
Il était
possible toutefois que Rosalie se fût empoisonnée elle-même
et que ces précautions n'eussent été prises par Trumeau
que pour éloigner les soupçons qu'une mort aussi violente
pouvait élever contre ce qui l'entourait et contre lui-même.
Mais dans ce cas, son premier devoir était d'en faire l'aveu et
il nia constamment d'avoir touché au lit.
Interrogé s'il avait préparé quelques boissons pour
le soulagement de sa fille, il répondit que non, que c'était
la jeune Marie qui lui avait préparé du thé et du
bouillon coupé et lorsque l'interrogatoire fut clos, il changea
de langage. Il avoua qu'il avait monté au moins dix fois pour lui
donner du thé, qu'il lui avait même préparé
deux verres de vin et d'eau que sa jeune fille lui avait portés.
Mais ce qui répandit un grand jour sur cette affaire, c'est la
jeune Marie qui avait goûté au verre d'eau et de vin et de
thé préparés par Trumeau et avait ressenti de violentes
douleurs d'estomac et éprouvé des vomissements que l'usage
du lait, de l'eau d'orge et des vomitifs avaient seuls dissipés.
C'était le sieur Caron qui lui avait donné des soins chez
une de ses parentes où elle s'était réfugiée
et Trumeau avait fait tous ses efforts pour que ce chirurgien ne la traitât
pas : il en avait indiqué un autre.
"
... Je n'ai point commis ce crime, c'est ce qui fait ma consolation...
"
 |
Quelque
affligeant qu'il soit de soupçonner un père d'un pareil
crime, les circonstances étaient accablantes contre lui.
Elles reçurent une nouvelle force par la déclaration
de Françoise Chantal, qui, après avoir refusé,
dans ses deux premiers interrogatoires, de faire aucun aveu qui
pût être contraire à Trumeau, se détermina
enfin à confesser les faits suivants : " Etant couchée,
disait-elle, avec Trumeau dans une petite salle du bas, la troisième
nuit qui suivit la mort de Rosalie, je m'aperçus qu'il était
particulièrement agité. Je lui en demandai la cause,
il me dit plusieurs fois : "Qu'ai-je fait ! Qu'ai-je fait !
Ah, mon Dieu, je suis un monstre ! Je suis perdu !" Ce langage
me fit tressaillir. Je lui demandai ce qu'il avait fait. Sa réponse
fut : " Oh, le malheureux thé ! Le malheureux thé
!" Et il ajouta avec des exclamations affreuses : "C'est
dans la première cuillerée de potion et dans le thé
que j'ai empoisonné ma fille !" "
Françoise Chantal poursuivit en disant qu'elle n'avait fait
un aveu si tardif, et qui cependant avait souvent failli lui échapper,
que parce qu'elle sentait combien il était pénible
et cruel de dénoncer pour un crime aussi atroce, l'homme
avec lequel elle avait vécu dans une si grande intimité.
Avant de faire cette déclaration à la justice, elle
était sombre et rêveuse. Après l'avoir faite,
elle rentra dans la maison d'arrêt ayant un air gai et elle
s'écria avec effusion de cur : " Je suis bien
soulagée, je suis débarrassée d'un gros fardeau
! "
Indépendamment
de ces aveux, sinon décisifs, du moins propres à corroborer
les fortes présomptions qui s'élevaient déjà
contre Trumeau, elle avait épanché ses secrets dans
le sein d'une femme détenue avec elle et lui avait raconté,
qu'étant couchée avec lui, ce misérable, en
sollicitant ses faveurs, lui avait dit : " En voilà
une de perdue, il faut en avoir une autre ! " Et qu'au moment
où elle avait été appelée par le magistrat
de sûreté, il lui avait tenu ce langage : " Oh
ça, tu sais bien qu'il faut dire qu'elle s'est empoisonnée
elle-même. "
Confrontée à Trumeau, elle persista dans ses déclarations.
Quant à lui, il se borna à répondre : "
Je n'ai point commis ce crime, c'est ce qui fait ma consolation.
" Et il déclara toutefois qu'il croyait Françoise
Chantal incapable d'avoir empoisonné sa fille, qu'elle ne
connaissait pas même le tiroir qui contenait l'arsenic. |
Vingt-quatre
heures après, il fut encore interrogé et cette fois il imagina
établir sa défense en disant que le lendemain de la mort
de sa fille, Françoise Chantal lui avait paru fort agitée,
que cela lui avait inspiré des soupçons, et qu'en supposant
que Rosalie ne se fût pas suicidée, il ne pouvait y avoir
que cette femme qui eût attenté à sa vie, lui étant
innocent, et sa jeune fille incapable d'un pareil forfait. Il ajouta qu'il
était faux qu'il eût couché avec elle après
la mort de sa fille. Et cependant, le contraire fut établi par
la déclaration de la femme préposée à la garde
du cadavre, de laquelle il résultait qu'ils l'avaient invitée
l'un et l'autre à fermer la porte de la chambre.
Nous devons observer aussi que Trumeau avait d'abord déclaré
qu'il croyait n'avoir employé qu'environ une once d'arsenic sur
les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans chez M. Hardi,
apothicaire et que celui retrouvé dans sa boutique dans un papier
frais et mal plié ne pesait que deux onces cinquante-cinq grains.
Il était
difficile de résister à tant de preuves et pourtant on cherchait
encore à douter de sa culpabilité, tant ce crime est invraisemblable
! Jusqu'au moment où la justice acquit la certitude du grand intérêt
qu'il avait eu de le commettre. Nous avons déjà dit que
la malheureuse Rosalie était recherchée en mariage. Il fallait,
pour faciliter cette union, rendre des comptes. Il fallait donc donner
une dot et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la mort de son
épouse et il lui répugnait de se dessaisir d'un bien dont
il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa
maison. Pressé de s'occuper enfin de cet inventaire par un avocat
qu'il avait consulté relativement à ce mariage et qu'il
n'avait plus revu depuis qu'il lui en avait démontré la
nécessité, il se détermina à se débarrasser,
par un forfait exécrable, de celle dont l'existence contrariait
sa cupidité, il l'enleva à la fleur de son âge, à
la société dans laquelle elle avait fait briller des vertus,
à sa famille qui la chérissait et à un mariage vers
lequel tendaient tous ses désirs, parce qu'elle le regardait comme
le terme de ses maux.
Il paraît au reste que ce n'était pas là son premier
crime car on apprit par l'instruction que l'an II, il avait chez lui une
nièce de 16 ans, appelée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut
subitement le 6 fructidor de cette année (23 août 1794) à
deux heures du matin. Le chirurgien de la maison fut appelé. Il
trouva les membres de cette malheureuse dans un état de contraction
qui lui fit penser que cette mort n'était point ordinaire. Il le
témoigna à Trumeau en le pressant d'appeler un commissaire
de police. Celui-ci se rendit à son invitation, mais au lieu de
faire venir le même chirurgien, il eut recours à un autre
qui fit un simple rapport verbal et le cadavre ne fut pas ouvert. Dans
cette époque, Trumeau cessa d'employer le chirurgien habituel et
ne lui paya pas même quelques visites qu'il lui devait. Il avait
eu le même intérêt d'assassiner cette nièce
car il était son tuteur et n'avait pris aucune mesure, avant ni
après sa mort, pour en constater la fortune.
Nous ne terminerons pas cette notice sans rendre compte d'un fait important
: c'est que l'infortunée Rosalie présageait depuis longtemps
sa fin tragique et avait dit à différentes époques,
à plusieurs personnes qui furent entendus en témoignage
: " Si je ne préparais pas moi-même les aliments qui
me nourrissent, je craindrais être empoisonnée. "
(...) L'arrêt de la Cour fut rendu le 2 germinal
an XI (23 mars 1803). En voici une partie du texte : " Vu la déclaration
unanime du jury spécial du jugement portant qu'il est constant
qu'il a été commis un homicide sur la personne de Rosalie
Trumeau.
" Que Henri-Augustin Trumeau est convaincu d'avoir commis cet homicide
; qu'il est constant qu'il l'a commis volontairement ; que l'homicide
a été commis par poison.
" Que Françoise Chantal Lavandier n'est pas convaincue d'avoir
aidé et assisté le coupable dans les faits qui ont préparé
l'homicide ; qu'elle n'est pas convaincue d'avoir aidé et assisté
le coupable dans les faits qui ont facilité l'homicide ; qu'elle
n'est pas convaincue d'avoir assisté le coupable dans les faits
qui ont consommé l'homicide.
(...) " Condamne Henri-Augustin Trumeau à la peine de mort.
(...) Il sera conduit au lieu de l'exécution revêtu d'une
chemise rouge (...) "
Trumeau se pourvut en cassation, mais l'arrêt ayant été
confirmé par la Cour Suprême le 17 germinal an XI (7 avril
1803), il subit sa condamnation.
1 Recueil de causes
célèbres, Maurice Méjan, avocat à la cour
de cassation et au conseil des prises, Tome II, Paris, 1808, Garnery,
libraire, rue de Seine n° 6, de l'imprimerie de Mame frères. |