En cette année 1699...
Règne de Louis XIV
6 février : Mort du jeune prince Joseph-Ferdinand
de Bavière, rendant caduc l'accord de La Haye du 13 octobre
1698 entre Louis XIV et Guillaume III.
9 février : audience officielle accordée
par louis XIV à l'ambassadeur du roi du Maroc, Moulay Ismaïl.
12 mars : Le pape Innocent III se décide à
condamner 23 propositions tirées de l'Explication des maximes
des saints, sans toutefois qu'elles soient qualifiées d'hérétiques.
Fénelon se soumet avec beaucoup de dignité, imité
par ses amis. Cette soumission met fin à l'affaire du quiétisme
(mais madame Guyon restera embastillée jusqu'en 1703).
31 mars : L'Académie royale des sciences s'installe
au Louvre avec un nouveau règlement et des moyens financiers
accrus.
1er avril : Hardouin-Mansart devient le nouveau surintendant
des bâtiments du roi.
2 septembre : Mort du chancelier Boucherat. Le 5, Louis
XIV nomme Louis de Pontchartrain chancelier et garde des sceaux.
Octobre : Des lieutenances générales de
police sont créées dans toutes les provinces.
1699 : Première traduction du Coran en français
par Antoine Galland (1646-1715)
1699 : Début de la construction de la chapelle
du château de Versailles sur les plans de Jules Hardouin-Mansart.
Elle sera achevée par Robert de Cotte en 1710.
Journal de la France et des Français, Quarto Gallimard, 2001.
Tout Paris était en effervescence en ce vendredi de juin 1699.
" La Tiquet va finir sur le billot ! On va couper le col à
la Tiquet ! Tous à la Grève ! " Le petit peuple
se pressait vers la place de Grève. L'information avait déjà
circulé dans le monde et toutes les fenêtres des maisons
qui entouraient la place étaient louées. L'embarras
se fit si grand dans les rues où madame Tiquet passa qu'il
y eut des personnes étouffées. Il était cinq
heures du soir. L'orage grondait. Le tombereau dans lequel elle se
tenait debout avançait doucement. Elle était ce jour-là
vêtue de blanc et cet habillement rehaussait l'éclat
de sa beauté.Quel fut le long
cheminement qui la conduisit à cette mort horrible ? Maître
Richer, avocat à Paris au XVIIIe siècle suivit de près
cette affaire1 :

" ... elle possédait une fortune qui
était jointe à une beauté peu commune... "
... Angélique-Nicole Carlier naquit à Metz en 1657 d'un
libraire de cette ville. Elle resta orpheline à l'âge
de 15 ans et partagea avec un frère unique la succession de
son père qui montait à un million de bien. Le frère
devint capitaine aux gardes.
Angélique avait droit, à plusieurs titres, de prétendre
aux plus hauts partis. Elle avait cinq cents mille livres de biens.
Et cette fortune était jointe à une beauté peu
commune, avantagée de tous les avantages et de toutes les grâces
de la taille. La nature avait mis la dernière main à
son ouvrage en l'ornant d'un esprit fin, délicat et agréable.
Monsieur Tiquet, conseiller au parlement, se rangea au nombre des
amants de la belle Angélique et quoiqu'il ne fut pas, à
beaucoup près, celui auquel la fortune donna les espérances
les mieux fondées, il trouva le secret de l'emporter sur ses
rivaux.
Sa belle maîtresse avait donné toute sa confiance à
une tante avec laquelle elle vivait. Monsieur Tiquet fit à
cette tante un présent de 40 000 livres. Dès ce moment,
il acquit une préférence marquée. Il détermina
enfin la charmante Angélique à le rendre heureux par
un bouquet qu'il lui offrit le jour de sa fête. Ce bouquet,
composé de fleurs mêlées de diamants, valait 15
000livres.
Les trois premières années de leur mariage parurent
leur annoncer une union formée sous les plus heureux auspices.
Deux enfants, un fils et une fille, furent les gages de leur tendresse.
Les goûts de madame Tiquet, l'humeur du mari et les bornes de
sa fortune qu'il ne put cacher à sa femme, mirent fin à
cette félicité. Elle aimait le faste et croyait pouvoir
s'y livrer sans précaution : son mari l'avait persuadé
qu'il était au moins aussi riche qu'elle. Ainsi elle avait
compté pouvoir régler sa dépense sur un revenu
annuel de 50 000 livres. Cette position détournait son attention
des petits désagréments que lui occasionnaient l'humeur
sèche et austère de monsieur Tiquet. Mais quand elle
sut que sa charge formait à peu près tout son patrimoine,
qu'il avait emprunté et qu'il fallait rendre les sommes qu'il
avait dépensées pour faire réussir ses recherches,
le mépris succéda à l'estime qu'elle avait d'abord
conçue pour son mari. Le dégoût et la haine prirent
bientôt la place de ce sentiment.
Le sieur Carlier avait introduit chez sa sur le sieur Mongeorge,
capitaine aux gardes comme lui. Ce jeune militaire avait tout ce qu'il
fallait pour plaire à une femme qui aimait naturellement la
dissipation et les plaisirs. Le contraste qu'elle remarqua entre les
manières engageantes de cet aimable cavalier et le caractère
sévère et même bourru de son mari, lui inspira
promptement l'amour que ses charmes avaient fait naître. Cette
nouvelle passion n'échappa point à monsieur Tiquet.
Sa jalousie se manifesta et ne fit que le rendre plus odieux.
Madame Tiquet n'eut pas plutôt fait le premier pas dans la galanterie
qu'elle accorda tout à son tempérament. Les objets les
plus vils devinrent ceux de ses faveurs et la seule différence
que l'on peut mettre entre Messaline et elle, c'est qu'elle sauva
les apparences et sut se conserver le cur et l'estime de son
amant auquel, malgré son horrible débauche, elle resta
toujours sincèrement attachée.
Cependant les créanciers de monsieur Tiquet le poursuivirent
et ces poursuites donnèrent lieu à sa femme de se pourvoir
contre lui en séparation de biens. La guerre ainsi déclarée,
le pauvre époux ne garda plus de mesures dans ses plaintes
sur les infidélités de sa femme et surtout sur sa liaison
avec monsieur Mongeorge. Il obtint une lettre de cachet qui l'autorisait
à la faire enfermer. Il crut qu'avant de la mettre à
exécution, il ferait sagement de la lui montrer, espérant
que la crainte de perdre sa liberté la rendrait plus réservée
dans sa conduite et l'engagerait à suspendre sa procédure
en séparation. Madame Tiquet se saisit de cette lettre et la
jeta au feu. Le mari fit des démarches pour en obtenir une
seconde, on se moqua de lui.
La sentence de séparation fut prononcée au châtelet.
Le mari et la femme continuèrent de vivre dans la même
maison mais ils avaient chacun leur appartement et ne se voyaient
qu'à table. L'antipathie qu'ils avaient conçue l'un
pour l'autre n'occasionna, pendant trois ans qu'ils vécurent
ainsi, aucune scène publique. Mais la haine de la femme, nourrie
par la préférence de celui qui en était l'objet,
par ses remontrances continuelles, par ses sermons ennuyeux et par
ses brusqueries répétées, devint enfin si violente
que madame Tiquet prit le parti de se défaire d'un mari qui
tenait une place qu'elle souhaitait ardemment être en état
de faire occuper par le sieur de Mongeorge.
 |
Elle
confia son projet à Jacques Moura, son portier, qu'elle
sut gagner par ses libéralités et même,
dit-on, par ses faveurs. Ce malheureux mit dans le complot un
nommé Auguste Cattelain, domestique attaché aux
hôtels garnis, qui se mettait au service des étrangers
qui venaient à Paris. Il fut attiré dans la conjuration
par les mêmes moyens qui avaient suborné Moura.
On accusa de complicité une quinzaine de personnes :
soldats, laquais, cocher et autres.
Les conjurés prirent mal leurs mesures et manquèrent
leur coup, un soir que monsieur Tiquet se retirait, quoiqu'ils
eussent posté plusieurs personnes sur son passage. Il
ne s'aperçut point de l'embuscade qui lui avait été
tendue. Sa femme fit dire à ses coupe-jarret qu'elle
avait changé d'avis et recommanda à son portier
et à Cattelain d'ensevelir ce projet dans un secret impénétrable.
Pour les y engager, elle leur donna encore beaucoup d'argent
et leur fit entendre que leur indiscrétion leur coûterait
la vie.
Cependant la jalousie faisait toujours des progrès dans
le cur de monsieur Tiquet. Il avait absolument défendu
à son portier de laisser entrer monsieur de Mongeorge
chez lui. Mais ce domestique, entièrement dévoué
à sa maîtresse, esquivait les ordres du maître.
Celui-ci prit le parti de chasser ce portier et de garder sa
porte lui-même. Il la tenait fermée dès
qu'il était nuit, sans que personne ne put entrer ni
sortir, qu'on ne s'adressa à lui. S'il sortait le soir,
il emportait la clé et la mettait sous son chevet en
se couchant.
Toutes ces précautions n'empêchaient pas madame
Tiquet de satisfaire ses goûts et de voir souvent son
amant. Et plus elle le voyait, plus la haine qu'elle avait conçue
contre son mari, s'aigrissait. Elle résolut enfin de
le faire périr à quelque prix que ce fut. Elle
n'en avait jamais abandonné le projet, mais elle crut
que son secret ayant d'abord été confié
à un trop grand nombre de personnes, elle était
en danger d'être découverte. Elle suspendit l'exécution
pendant un temps suffisant pour que ceux qu'elle en avait chargé
pussent croire qu'elle n'y songeait plus et ne lui attribuassent
pas les accidents qui pussent arriver à monsieur Tiquet.
Elle se réserva cette exécution à elle-même
et ne voulut avoir, tout au plus, qu'un seul confident, en cas
de besoin :c'était son cher portier. |
Elle crut trouver dans une indisposition qui survint un jour à
son mari, l'occasion favorable de s'en défaire. Elle fit porter
un bouillon par son valet de chambre. Ce garçon s'aperçut,
je ne sais comment, que ce bouillon était empoisonné.
Il affecta de faire un faux-pas, le laissa tomber et demanda son congé
tout de suite. Il révéla quand il fut sorti cet horrible
attentat. Mais ce secret ne parvint point à monsieur Tiquet.
Ce coup manqué, sa femme reprit dessein de le faire assassiner.
Elle entra un jour chez la comtesse d'Aunoy où se rendait fort
bonne compagnie. Elle était fort émue. On lui demanda
la cause de son trouble.
" Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.
- Vous avez eu là une bien mauvaise compagnie, reprit la comtesse
d'Aunoy.
- Quand je dis, répéta madame Tiquet, que j'ai vu le
diable, je veux dire une de ces fausses devineresses qui prédisent
l'avenir.
- Que vous a-t-elle prédit ?
-Rien que de flatteur. Elle m'a assuré que dans deux mois,
je serais au-dessus de mes ennemis, hors d'état de craindre
leur malice et que je serais parfaitement heureuse. Vous voyez bien
que je ne puis pas compter là-dessus, puisque je ne serai tranquille
pendant la vie de monsieur Tiquet qui se porte trop bien pour que
je compte sur un si prompt dénouement. "
Elle passa le reste de la soirée chez elle avec la comtesse
de Senonville qui a déposé qu'elle n'avait remarqué
chez madame Tiquet aucun air d'inquiétude, aucune distraction.
En un mot, aucun mouvement qui annonça qu'elle sut ce qui allait
se passer.
Monsieur Tiquet était de son côté chez madame
de Villemur, sa voisine. Madame de Senonville avait résolu
de ne se retirer que quand Tiquet serait rentré et couché
afin de lui faire la petite malice de l'obliger à se relever
pour ouvrir la porte. Mais étant resté ce soir-là
chez madame de Villemur beaucoup plus tard qu'à son ordinaire,
madame de Senonville s'ennuya d'attendre.
Les domestiques de monsieur Tiquet commençaient à être
inquiets de voir leur maître passer de beaucoup l'heure à
laquelle il rentrait ordinairement, quand on entendit dans la rue,
tirer plusieurs coups de pistolets. Les gens de monsieur Tiquet coururent
au bruit et trouvèrent que c'était leur maître
qu'on venait d'assassiner. Il n'était pas mort et ne voulut
point rentrer chez lui. Il se fit porter chez madame de Villemur.
Madame Tiquet, instruite de ce malheur, courut dans maison où
il était, mais il ne voulut jamais la voir. Il avait reçu
cinq blessures dont aucune n'était mortelle. La plus dangereuse
était auprès du cur, qui, suivant l'observation
du chirurgien qui le pansa, ne fut pas atteint parce qu'ayant été
resserré par la peur, il ne remplit pas, dans l'instant du
coup, tout la place qu'il devait naturellement occuper !
Le commissaire du quartier fut mandé pour recevoir la plainte
de monsieur Tiquet. Cet officier lui demanda quels étaient
ses ennemis.
" Je n'en ai point d'autres, répondit-il, que ma femme
! "
Cette réponse
fixa tous les soupçons sur elle et la procédure fut
dirigée en conséquence.
Elle alla le lendemain voir la comtesse d'Aunoy. L'assemblée
y était, comme à l'ordinaire, fort nombreuse. Madame
Tiquet qui s'y attendait bien, s'y rendit exprès, pour savoir
ce que l'on pensait dans le monde de l'aventure de son mari. Sa contenance
et ses discours ne donnèrent aucune prise aux soupçons.
On eut beau l'observer, on ne put percevoir en elle que les symptômes
du chagrin que sa position devait moralement lui inspirer. L'actrice
la plus adroite et la plus consommée dans son art n'aurait
pas mieux réussit à faire illusion.
" Monsieur Tiquet, dit la comtesse d'Aunoy, ne connaît-il
point ses assassins ?
- Ah ! dit madame Tiquet, quand il les connaîtraient, il ne
les nommerait pas ! C'est moi que l'on assassine aujourd'hui !
- On devrait, dit la comtesse, s'assurer du portier qui a été
chassé. C'est sur lui que le public réunit tous ses
soupçons. "
A peine fut-elle rentrée chez elle qu'on vint l'avertir qu'elle
serait infailliblement arrêtée et qu'il ne lui restait
d'autre ressource que la fuite. Les avis redoublèrent pendant
huit jours. Enfin, le huitième jour, un théatin2 entra
chez elle et lui dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre,
qu'elle allait être arrêtée, qu'il ne lui restait
que le temps de prendre promptement une robe de théatin qu'il
lui apportait, de se jeter dans une chaise à porteur qu'il
avait laissée dans la cour. Les porteurs avaient ordre de la
remettre à un endroit où elle trouverait une chaise
de poste avec des gens qui la mèneraient sûrement à
Calais d'où on la ferait passer en Angleterre. Madame Tiquet
répondit que la fuite était la ressource des coupables.
Pour elle, son innocence la mettait à l'abri du supplice dont
on la menaçait. Il dit encore que c'était monsieur Tiquet
qui était l'auteur de tous ces bruits injurieux qui se répandaient
sur son compte, mais que c'était un piège que son mari
lui tendait afin de l'engager par une fausse alarme à prendre
la fuite et le laisser maître de son bien. Elle remercia le
théatin et persista dans la résolution d'attendre les
événements.

" ... Elle fut condamnée à avoir
la tête tranchée sur la place de Grève... "
Le lendemain,
madame de Senonville l'alla voir et comme elle voulait se retirer
au bout d'un certain temps, madame Tiquet la pria de rester.
" On va venir m'arrêter dans un instant, lui dit-elle,
et je voudrais bien ne pas me trouver seule avec cette canaille. "
A peine eut-elle cessé de parler, que le sieur Dessita, lieutenant
criminel, entra escorté d'un groupe d'archers.
" Vous pouviez, lui dit-elle, monsieur, vous dispenser de vous
faire accompagner de ce tas de gens-là. Je n'avais assurément
pas le dessein de m'enfuir et eussiez-vous été seul,
je vous aurais suivi. "
Elle requit ensuite qu'il mette le scellé dans son appartement
pour la sûreté de ses effets. Après avoir embrassé
son fils qui avait huit à neuf ans et qu'elle aimait beaucoup,
elle lui donna de l'argent pour se réjouir, l'exhorta à
ne point s'alarmer de ce qu'il voyait, l'assura qu'elle le reverrait
bientôt et monta tranquillement en carrosse avec le lieutenant
criminel. En passant par le petit marché, elle rencontra une
femme de sa connaissance qu'elle salua fort gracieusement. On aurait
dit qu'elle allait faire des visites. Elle parut cependant émue
à la vue du petit Châtelet où elle fut déposée
d'abord. On la transféra ensuite au grand Châtelet où
son procès fut bientôt fait.
Auguste Cattelain, soit qu'il fut poussé par les remords de
sa conscience, soit qu'il fut irrité de n'avoir pas eu part
à la somme qu'il imaginait bien qu'on avait donné aux
nouveaux assassins, alla, de son propre mouvement, déposer
que trois ans auparavant, madame Tiquet lui avait donné de
l'argent pour assassiner son mari et que la négociation s'était
faite par le ministère du portier qui avait été
chassé. Sur cette dénonciation, Cattelain et le portier
furent arrêtés et confrontés à madame Tiquet.
Il ne se trouva pas de preuve légale du dernier assassinat
mais il s'en trouva assez pour la convaincre de la machination du
premier.
En conséquence, par sentence du Châtelet du 3 juin 1699,
elle fut condamnée conformément aux ordonnances et sur
la poursuite de monsieur Tiquet, à " avoir la tête
tranchée en place de Grève et Moura, son portier, à
être pendu, comme convaincus d'avoir, de complot ensemble, médité
et concerté de faire assassiner le sieur Tiquet et pour parvenir
audit assassinat, fourni, à plusieurs fois différentes,
à Catelain, les sommes de deniers mentionnées au procès.
(...) La cour les condamne en 10 000 livres d'amende au profit du
roi (...) et en 100 000 livres de réparations civiles, dommages
et intérêts envers le sieur Tiquet (...) Condamnés
tous les deux à être appliqués à la question
pour avoir révélation de leurs complices (...) "
(...)
Cette sentence fut confirmée par arrêt du 17 juin suivant
quant aux peines prononcées contre les deux coupables. (...)
Le frère de madame Tiquet et le sieur de Mongeorge mirent tout
en usage pour lui sauver la vie et le roi aurait peut-être cédé
aux sollicitations si l'archevêque de Paris n'eut représenté
à ce monarque équitable que s'il laissait ce crime impuni,
la vie d'aucun mari ne serait en sûreté. (...)
L'exécution fut prévue le vendredi. Dès cinq
heures du matin, on conduisit madame Tiquet à la chambre de
la question3. Elle ignorait encore son arrêt et demanda chemin
faisant si cette affaire ne finirait donc point :
" Bientôt, madame, lui répondirent ses conducteurs.
"
Arrivée dans la chambre de la question où le lieutenant
criminel l'attendait, il l'a fit mettre à genoux et ordonna
au greffier de lui lire son arrêt. Elle entendit la lecture
de ce terrible jugement avec l'extérieur du même sang-froid
que si la chose eut été étrangère. Le
magistrat lui fit ensuite un discours fort pathétique sur la
différence qu'il y avait entre les jours délicieux qu'elle
avait passé dans le luxe que fournit la richesse et dans les
agréments que fournit la beauté et ce jour plein d'horreur
qui allait terminer sa vie par un supplice ignominieux. Il l'exhorta
ensuite à faire bon usage du peu de temps qu'il lui restait
et à s'épargner, par l'aveu de son crime et la révélation
de ses complices, les douleurs de la question à laquelle elle
était condamnée.
" Monsieur, lui dit-elle, je sens toute la différence
qu'il y a entre les beaux jours dont vous me parlez et celui-ci. Je
suis à vos genoux en posture de suppliante et vous savez bien
que nous avions autrefois chacun un rôle et chacun une posture
bien différente. Mais, loin de regarder avec horreur l'instant
qui va terminer ma vie, je le regarde comme celui qui va mettre fin
à mes malheurs et vous me verrez monter à l'échafaud
avec la même fermeté que j'ai monté sur la sellette
et à la lecture de mon arrêt. Mais la peur de quelques
tourments ne m'arrachera point l'aveu d'un crime dont je suis l'innocente.
"
Le lieutenant criminel (...) redoubla ses exhortations pour l'engager
à ne souffrir que ce qu'elle ne pouvait éviter. N'ayant
pu vaincre son obstination, il la fit appliquer à la question.
Mais, au second pot d'eau, elle demanda quartier et avoua tout. On
lui demanda si le sieur de Mongeorge n'avait point eu de part à
son crime :
" Ah ! s'écria-t-elle, je n'ai eu garde de lui en faire
confidence. J'aurais perdu son estime sans ressource ! "
Le sieur de la Chetardie, curé de Saint-Sulpice s'approcha
d'elle alors. Elle le reçut avec les sentiments les plus chrétiens
et le chargea de demander, pour elle, pardon à son mari.
Debout dans le tombereau qui la menait doucement vers la Grève,
madame Tiquet avait baissé sa coiffe sur son visage pour s'épargner
la confusion que lui auraient causé tous les regards fixés
sur elle. Le curé de Saint-Sulpice, par une exhortation touchante
et pathétique, lui rendit le courage qui l'avait abandonnée.
Elle releva sa coiffe et regarda le peuple d'un il modeste mais
ferme et assuré. Le portier était dans le même
tombereau, elle lui demanda pardon de l'avoir engagé dans le
crime horrible qui le conduisait au supplice.
Elle
arriva à la Grève vers cinq heures du soir. Il
pleuvait si fort dans ce moment-là qu'il fallut attendre
pour faire l'exécution que l'orage fut dissipé.
Elle resta dans son tombereau, ayant toujours devant les yeux
l'appareil de son supplice et un carrosse noir attelé
de ses propres chevaux qui attendait son corps. Tout cela ne
l'ébranla point. Elle vit avec la même fermeté
le supplice de son portier. Quand il fallut monter à
l'échafaud, elle tendit la main au bourreau afin qu'il
l'aidât. (...) Sur l'échafaud, elle baisa le billot,
accommoda ses cheveux, sa coiffure, avec une adresse et une
agilité surprenantes et présenta le cou elle-même.
Le bourreau fut ébloui de ses charmes et si troublé
qu'il la manqua et revint cinq fois à la charge avant
de pouvoir séparer le tête de son corps.
On laissa quelque temps cette tête sur l'échafaud
pour la faire voir au peuple. Elle n'avait point été
altérée par la séparation qui venait de
se faire et jamais on n'avait rien vu de si beau quoiqu'elle
eut alors quarante-deux ans. Son mari fit porter le corps à
Saint-Sulpice et lui rendit tous les honneurs funèbres.
(...)
Pour le sieur de Mongeorge, il se promenait tristement pendant
l'exécution dans le parc de Versailles. Le roi lui dit
le soir qu'il était bien aise que Madame Tiquet l'eut
justifié dans l'esprit du public et l'assura qu'il ne
l'avait jamais soupçonné. Le crime et le supplice
de sa maîtresse n'avait point guéri le malheureux
amant. Il demanda et obtint la permission d'aller pendant huit
mois promener ses chagrins hors du royaume.
Il conserva l'estime de tout le monde et tout le monde le plaignit...
contrairement à monsieur Tiquet que tout le monde méprisa
: jamais on lui pardonna la circonstance qu'il choisit pour
s'emparer du bien de sa femme... |
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Notes :
1. Extrait de Causes célèbres et intéressantes
avec les jugements qui les ont décidés, rédigées
de nouveau par M. Richer, Amsterdam, M. Rhey, 1772-1788, in-16, tome
V.
2. Membre d'une congrégation de clercs réguliers fondée
en 1524 à Rome par Gaëtan de Thiene et Gian Pietro Carafa,
le futur Paul IV, évêque de Chieti (l'ancienne Teate)
en vue de réformer les murs ecclésiastiques.
3. Chambre de torture.